Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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Too old to die...

L'année dernière, je vous ai offert un joli conte de Noël...
Et puisqu'il est toujours d'actualité, je ne peux que vous inciter à le lire ou le relire.

Cette année, je vous propose un exercice différent qui n'a rien à voir avec cette période de l'année.
À la base, j'avais prévu un texte cynique et polémique contre Noël mais à bien y réfléchir, le bonheur (réel) qui sera éprouvé globalement par la plupart d'entre vous est finalement assez rare pour être entâché d'une quelconque mauvaise humeur.

Évidemment, je le publierais plus tard... ho, ho, ho...

En attendant, profitez de ce qui suit et passez d'excellentes fêtes !


Too old to die...

La nuit est lourde et enveloppante comme un édredon de velours.
Aucun son, aucun mouvement.
Juste une odeur, quasi imperceptible mais terriblement entêtante... Comme du caramel avec une légère pointe acide... comme un fruit qui achèverait de mûrir dans une herbe trop humide...

La muqueuse nasale est la première à réagir, d'abord paresseusement.
Encore engourdis, l'un après l'autre, ses récepteurs olfactifs s'ébrouent et testent au hasard leurs interconnexions. D'abord sporadique, le flux d'informations a tôt fait de se transformer en un brouhaha contagieux qui rapidement se communique aux autres cellules.
Le palais, le nez entier puis la langue et la gorge se gorgent d'une gangue de rentier népalais !


On a beau s'entendre dire que tout ça va s'assouplir, les premières heures passées dans ce grand corps sec et ridé sont extrêmement douloureuses.
La lumière fait mal aux yeux, le moindre mouvement est susceptible de te briser un os et les sons environnants ne sont qu'une bouillie rauque. Et je ne détaille pas les mille sécrétions qu'exhalent nos orifices distendus !

Les premières semaines sont vraiment pénibles.
La plupart du temps tu le passes allongé sous la surveillance constante d'une imposante machinerie aux diodes multicolores et clignotantes. Un entrelac de tuyaux translucides te distille avec parcimonie mais régularité, une alternance de sérums, les uns incolores et chauds, les autres épais mais glacés comme la lame d'un tueur sibérien...

Peu à peu, la peau s'épaissit et rosit... Les muscles — enfin, ce qui sera bientôt du muscle et n'est encore qu'une viande inerte et impropre à rassassier le plus famélique des vautours — les futurs muscles donc, sont parcourus de brèves et chaotiques décharges électriques qui s'amplifient et se synchronisent à mesure que passe le temps qui pourtant ne parait pas tant passer...

Afin d'accroître l'élasticité des tendons et la mobilité de certains cartilages, des déplacements moto-tractés sont régulièrement effectués du lit à la fenêtre, de la fenêtre aux toilettes et des toilettes au lit.

Enfin, après des mois d'efforts, certaines sensations s'étendent maintenant jusqu'au bout des doigts et l'usage du déambulateur ne sera bientôt plus qu'un souvenir.

Et de fait, quelques jours seulement après ma première marche autonome, je quitte cet univers mécanisé pour rejoindre une résidence médicalisée dans laquelle je suis censé me refaire une santé, en compagnie de plusieurs grabataires tout aussi impotents que moi !
Je garde peu de traces de mon séjour dans cette résidence sinon celles de la pluie qui frappait avec insistance les petits carreaux mal nettoyés de ma chambre. Des petits bruits sourds, asynchrones mais apaisants, presque familiers : je me sentais moins seul...


L'automne touchait à sa fin quand on vînt m'annoncer que j'allais rejoindre une entreprise de câblage au sud de Saint-Dizier.
On m'y promettait une jolie carrière. Il est vrai que j'étais assez habile de mes mains. Les soirs de fête, à l'hôpital, j'amusais la galerie en faisant des nœuds coulants avec les drains qui nous alimentaient. Ce qui mettait en panique la moitié du personnel !
C'était le bon temps…

Toutefois, avant de commencer ce travail, et puisque ma santé me le permettait, je me suis octroyé quelques mois de farniente au volant d'un camping-car pour un petit tour des lacs européens et quelques parties de pêche avec mes nouveaux copains dont certains me suivraient jusqu'à l'enfance !


À Saint-Dizier, j'emménageais dans une petite maison semblables aux autres petites maisons de la rue. Deux étages, un jardin par derrière dans lequel un bâtard de chien rendait inutile toute tentative de jardinage.
J'y retrouvais aussi une épouse tout à fait charmante, excellente cuisinière et amante imaginative, tous mes amis vous le confirmeront !

Mon travail m'occupait désormais à plein temps. Je lui consacrais même parfois quelques week-end, au grand dam de madame.
Elle partait seule alors affronter les charmeurs de macadam qui faisaient du ramdam le long des canaux d'Amsterdam...

En tant que chef d'équipe j'avais le devoir d'oublier peu à peu ce que je savais et pour ça je suivais force stages et moult cours du soir.
Si bien que je parvîns, non sans mal, à rapidement descendre les échelons. Ouvrier qualifié, ouvrier, apprenti, stagiaire, jusqu'au jour où la direction me renvoya à mes études.


J'intégrais alors l'Université de Châlons-sur-Marne avec un diplôme de technicien en poche (poche intérieure gauche) et la motivation nécessaire pour endurer trois années de beuveries et de débauches en tout genre !

Aussi, quand au bout de ces trois années il fallût se plier à la discipline plus stricte du lycée, je me suis tout de suite senti moins à l'aise.
Non pas qu'il était impossible de ramener de l'alcool mais il était absolument interdit d'en boire dans l'enceinte de l'établissement !

Entre les renvois, les heures de colle, et les nombreuses escapades buissonnières, il restait à peine de la place pour le rock et les filles tant les jours défilaient rapidement !

Si bien qu'en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire je me suis retrouvé assis près d'un radiateur éteint sous la seule fenêtre dont il manquait un carreau, à tenter de déchiffrer des tables de multiplication et à apprendre par cœur des fables qui jamais ne me serviraient...
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas où vous voulez ?
Courir, j'aimerais bien aller cour... Oh ! Regarde ! La cour ! Elle est pleine d'oiseaux !

J'aurais préféré les suivre plutôt que de me laisser enfermer dans cette garderie avec tous ces autres braillards incontinents !
Pour la première fois, j'eus clairement conscience que la fin approchait : peu à peu, je perdais le langage et la plupart de mes fonctions motrices pour n'être plus qu'une boule de chair implorante.

Pourquoi me forcent-ils à rentrer dans cette femme hurlante ?
Je ne veux pas ! Je ne veux pas !
Trop tard, j'y suis déjà jusqu'aux genoux. La tête résiste encore puis est engloutie à son tour et c'est tout mon corps qui glisse le long d'une paroi chaude et visqueuse qui me conduit dans le bain où je me désagrège peu à peu.

Une fois la désagrégation arrivée à son terme, une partie de moi reste confinée dans une pelote de chair nouvellement constituée tandis que l'autre partie est exfiltrée par aspiration dans un liquide blanchâtre.
Cette séparation est difficile mais quelque chose me dit que je me reverrais...


♂ : « Ha, ha ! Les gars, j'vous ai tous niqué ce soir ! »
♀ : « Euh... Bonjour aussi... »
♂ : « Oups ! Bonjour mam'zelle ! Euh... je, euh... on baise ? »
♀ : « Ben j'crois qu'cest déjà fait, non ? »
♂ : « Ha, oui... euh... et sinon, quoi de neuf ? »
♀ : « Quoi de neuf ? Ha, ha ! Mais neuf mois, grand fou ! »

Et hop ! C'est reparti pour un tour dans l'autre sens.


Ce texte, dont le titre est un clin d'œil à cette chanson de Jethro Tull, m'a été inspiré il y a quelques mois par la lecture de cette citation de Woody Allen, sur la page facebook d'Aurélie.
Il m'a quand même fallu un peu de temps pour le finaliser.

Ma prochaine vie, je veux la vivre à l’envers. On commence par la mort et ainsi on s’en débarrasse une fois pour toutes.
Ensuite, on se réveille dans une maison de retraite en se sentant en meilleure forme tous les jours.
On vous flanque à la porte parce que vous êtes en trop bonne santé ; on va toucher sa retraite et quand on commence à travailler, on vous offre une montre en or et une réception dès le premier jour.
On travaille pendant 40 ans jusqu’au moment où on est assez jeune pour profiter de sa retraite. On fait la fête, on boit de l’alcool, on couche à droite et à gauche et alors on est prêt à entrer au lycée. Puis c’est l’école primaire qui vous attend, on devient gamin et on joue. On n’a pas de responsabilités, on devient bébé jusqu’à la naissance.
Puis on passe ses 9 derniers mois flottant dans une sorte de station thermale de luxe avec chauffage central et service répondant au moindre coup de pied, dans des locaux de plus en plus spacieux.
Et puis... Voilà : on finit dans un orgasme !
[Woody Allen]

2 commentaires

  1. #1

    Par le à

    Parfois je me dis que je la vis déjà, la vie à l'envers ^_^ Sauf pour la santé : rien ne peut donner le change !

    Joli texte.

    Sur ce je m'en retourne à ma grippe et à tout le travail qui s'est acumulé en mon absence (il y en a des cochonneries qui traînent pendant les fêtes, pouah...)

  2. #2

    Par le à

    Ce petit passage (ton essai, la chanson, la citation) m'a rappelé un extrait de BD de Claire Bretécher, « Les Mères », je crois, avec, en image, le processus, à rebours, de la naissance.
    Comme ce n'est pas une "humoriste" très tendre, j'imagine que le but de son propos était noir.
    Faudrait que je retrouve le passage, d'ailleurs...

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