Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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Batman et la Batave

Dans la taverne abondamment garnie, notamment dans sa partie centrale, face à l'écran géant, un groupe de supporters néerlandais parle fort et rigole nerveusement.
Autant pour tenter de conjurer le massacre qui s'annonce que par les bières qui s'enchaînent avec plus de fluidité qu'une action d'envergure entre Robben et Sneijder.


Dans ce groupe d'une vingtaine de personnes, il n'y a qu'une seule femme.
Jolie, la trentaine, elle boit une bière aussi blonde que ses cheveux mi-longs en grignotant négligemment de petites bouchées poissonneuses qu'elle retire d'une sauce à la crème, fumante et odorante.

En dehors de la Guinness qui me tient compagnie, elle est, pour le moment, le seul intérêt de ce bar puisque le match n'a pas encore commencé.
Je la regarde plus ou moins discrètement en me demandant, entre autre, lequel de tous ses accompagnateurs est son petit ami.
Questionnement imbécile qui en appelle d'autres. Pourquoi pensons-nous qu'une femme a systématiquement un compagnon parmi le groupe d'hommes avec lequel elle partage un moment ? Et pourquoi, le cas échéant, faudrait-il qu'elle n'en ait qu'un seul ?

Je tente d'observer la différence d'intensité dans les conversations, les regards et les rires qu'elle échange, pour y trouver les indices d'une relation plus qu'amicale mais je ne décèle rien de probant.

Les hommes qui l'entourent sont assez représentatifs de tous les groupes de supporters.
Vêtus aux couleurs de leur équipe (en l'occurence, un orange écœurant à ne plus en manger), ils sont d'âges divers, de corpulences multiples et, la bière aidant, parlent plus avec les mains qu'ils n'écoutent avec le cœur.

Leur équipe n'a objectivement aucune chance de battre l'Allemagne mais ils se persuadent mutuellement de la possibilité d'un miracle.
Ils évoquent le glorieux passé de leur football – qui fût à la fois inventif, spectaculaire et efficace – avec de larges sourires nostalgiques et égrennent respectueusement le nom de joueurs adulés, comme s'ils invoquaient celui d'esprits protecteurs.
Les plus jeunes, qui pourtant n'y assistèrent pas, se remémorent les grandes compétitions et la célébration de brillants trophées – brillants au sens propre, évidemment ! – comme si nous devions forcément, un jour, renaître de nos cendres...

Sur l'écran géant de la télévision – dont la surface suffirait à un propriétaire parisien pour y louer trois "charmants" studios – la publicité prend (provisoirement) fin, signe que le match va enfin débuter.
Signe également qu'il est temps de renouveler les consommations.

Et quoi de plus harmonieux qu'une bière immensément brune servie par une fille aux cheveux plus noirs que la plus sombre des corneilles, aux pupilles rondes et lumineuses comme des billes jaillies de la tourbe, à la gestuelle élégante et précise de druidesse sacrifiant l'ultime guerrier Masaï de sa main experte et gantée de dentelles anthracites ?
C'est au moment où le verre touche le comptoir de zinc que l'arbitre siffle le début de la rencontre.

Un rapide coup d'œil vers le groupe de supporters hollandais m'offre le spectacle d'une quarantaine d'yeux démesurément ouverts dans lesquels on peut lire à la fois, l'espoir, le doute et la crainte.
Il ne faut pas dix minutes aux puissants joueurs allemands pour éteindre tout espoir. Il n'y aura pas de miracle ce soir et tout le match ressemblera pour les bataves à une profonde et durable humiliation.
Aussi, et en dehors de deux ou trois fanatiques qui continuent d'encourager la plus belle bande d'égoïstes à jamais avoir couru après un ballon, ce sont des yeux rougis par le chagrin qui se détournent peu à peu de l'écran.
Et cependant que les bières continuent d'affluer, les conversations se font moins passionnées. Un bon octave en-dessous, une diction plus posée, le supporter déçu fait semblant de s'en foutre mais chacun de ses gestes, chacune de ses postures, trahissent son âme endolorie.

Enfin, le match se termine sous les applaudissements vociférants des rares allemands présents – applaudissements augmentés de ma considération personnelle pour cette équipe d'Outre-Rhin qui propose un bien joli jeu.

Avant de partir, le groupe de hollandais enfile vestes et manteaux en faisant cercle autour de leur amie qui distribue, maternelle, des paroles qui se veulent sans doute réconfortantes... ma connaissance du néerlandais – qui se limite à zéro mot – m'empêche d'être catégorique sur ce point.
Seuls les sourires, qui timidement germent sur les visages, permet de le penser.
Ainsi de ce grand dégarni dont les épaules sont un large support au bras fin de la jolie batave : tandis qu'elle lui chuchote longuement à l'oreille, son rictus de dépit, peu à peu, se transforme...

Et soudain, le grand chauve sourit !


4 commentaires

  1. #1

    Par le à

    Quel poêt tu fais... ^_^

    Autrement il y a une phrase qui a "retenue" mon attention :

    "En dehors de la Guinness qui me tient compagnie, elle est, pour le moment, le seul intérêt de ce bar puisque le match n'a pas encore commencé."

    Nous sommes bien peu de chose... les femmes o_O

  2. #2

    Par le à

    C'est mon côté "poêt délicat". :)
    J'aurais dû préciser "intérêt visuel" mais je ne suis pas sûr que c'eût été beaucoup mieux...

    D'autant que le but de cette phrase n'est pas de diminuer l'intérêt d'une présence féminine mais plutôt de montrer plusieurs facettes des "solitudes de bar" : la fille, le groupe, le narrateur sont des gens seuls à ce moment-là.
    Il faudrait peu de choses pour les réunir mais les vanités des uns et des autres sont des obstacles.

    Il y a aussi la liberté de l'écrivain qui a choisi de parodier une situation réelle (le bar, la Guinness, le match, les supporters, la fille) pour justifier un titre idiot. :D

  3. #3

    C'est beau de voir jaillir de petits moments de tendresse dans les endroits les plus improbables :)

  4. #4

    Par le à

    Je te taquine... ^_^

    Heureux l'écrivain qui se sent libre d'écrire comme il l'entend !

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