Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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Dancing Days

La porte s'ouvrait mal et il fallait forcer pour obtenir à peine plus qu'un entrebaillement permettant de ne laisser passer qu'une personne à la fois, au prix, malgré tout, de contorsions appuyées le long d'un huis en décompositon qui laissaient ses griffures et ses pointes d'échardes jusque sur les cuirs les plus tannés.

Finir la soirée dans ce bar exigeait, entre autres capacités, de digérer la bière tiède et de ne pas s'effrayer des poils de torses luisant sur les tapas...
On y était pourtant de plus en plus nombreux et on y venait de plus en plus loin.

Passé 22h00 il était impossible d'entrer. De sortir non plus, du coup. Ce putain de bar était le seul de ce maudit pays à faire tourner en boucle les putains de disques de ce putain de groupe anglais !


Article pondu dans la foulée d'une courte conversation sur Facebook. J'ai remis l'intégrale de Led Zeppelin en play-list et j'ai poussé le son.
Dancing days are here again...


Pour avoir une chance de squatter les meilleures places au comptoir, il fallait vraiment arriver de bonne heure.
Je séchais régulièrement le dernier cours, parfois l'après-midi entière, lorsque le temps permettait de faire le trajet à pied et d'économiser ainsi un ticket de bus, aussitôt réinvesti en une bière supplémentaire.

Je m'installais près d'une énorme baffle dont le bois mité était recouvert de stickers multicolores et de pin-ups délavées.
Les stickers parlaient de motos anglaises, de bières et de football. Les pin-ups provenaient de magazines défraîchis. La plupart d'entre elles devaient être grand-mère aujourd'hui...

Certains soirs, les membranes des hauts-parleurs semblaient vouloir se décoller pour aller rejoindre, envoûtées, les danseurs hallucinés.
Les danseurs... C'était comme si chaque partie de leur corps avait sa propre chorégraphie : les bras s'agitaient, désynchronisés, tiraillés entre les tourbillons d'une basse sismique et les arabesques d'une guitare aussi facile à suivre qu'un feu-follet épileptique sur des charbons ardents ; la tête, tantôt rejetée en arrière, toute gorge ouverte, s'égosillant à singer les vocalises suraigues d'un chanteur androgyne, tantôt ressemblant au tambour d'une machine à laver, détrempant plutôt qu'essorant, des millions de cheveux flamboyants, claquant comme des bannières dans le souffle chaud et rocailleux d'un ouragan cosmique ; des corps anarchiques en équilibre précaire sur des jambes frénétiques et désarticulées, essayant de tenir le rythme fou du batteur.

Au centre de la salle, un monolithe scintillant de musc et de sueur, servait de pole-dance aux lolitas hystériques, à demi-nues sous des robes échancrées, cambrées à nous briser les yeux !

« It's been a long time since I rock and rolled. »

Le barman était un ancien boxeur, déchu de ses rares titres, un bloc de 150 kilos devenu sourd après un combat truqué qui avait mal tourné.
Son adversaire, sûr de la victoire mais frustré par la manière, s'était défoulé en tapant plus que nécessaire sur ce pauvre type qui avait reçu l'ordre de baisser sa garde. Après huit rounds à subir des droites sèches sur les tempes, il finit par s'écrouler, fou de douleur, les oreilles plus sanguinolentes que le sable d'une arène après que de courageux picadors à cheval, se relayant dans leur amour du coup porté à l'encolure, de loin et par derrière, aient permis au torero, ce héros ! d'achever une bête à demi-morte...

En sortant de l'hôpital, on lui confia ce bar, « El Perro Negro ».
Sa stature, surplombant le comptoir comme un vulgaire Christ surplomberait un Pain de Sucre, suffisait à dissuader les voyous. Son job consistait surtout à récupérer les bières à moitié bues, à les reniveler d'eau du robinet puis à les revendre comme des fraîches !

Il m'avait à la bonne et me refilait toujours des bières non décapsulées.
Je renouvelais mes consommations par de discrets signes de tête quand les autres soiffards lui hurlaient leur déshydratation, tentant, peine perdue, de couvrir le son qui irradiait des enceintes et qui déshabillait chaque fois un peu plus les pauvres pin-ups épinglées si près de l'enfer...
Ce son, à la fois inhumain et terriblement familier, qui m'enveloppait d'un cocon de granit et me projetait, électron fou dans un collisionneur ivre, au sein d'une galaxie de musique et d'amour.

« It's been a long time since the book of love. »

Je ne l'avais pas vue entrer.
Je l'ai juste entr'aperçue au moment où le son, soudain, s'arrête. Une fraction de seconde. Juste la putain de fraction d'une putain de seconde pour repartir aussitôt sur une envolée rapide de notes courtes, tournoyantes comme un nuage d'étourneaux effrayés dont l'ascension globale s'enrichit, en vitesse, en hauteur, de la somme des ascensions de chacun des oiseaux.
Et mon cœur – ce cœur dont je ne soupçonnais pas même qu'il existât – ce cœur s'est brisé en trois millions de triples croches.

Je l'ai juste entr'aperçue à ce moment précis où tu quittes brutalement ton abri de décibels, que tu ouvres les yeux, hagard, certes, mais intérieurement étincelant, et que tu te retrouves foudroyé, à jamais marqué par un sourire.

« Seems so long since we walked in the moonlight. »

Hébété et désorienté, je célèbrerai ce jour dans la lumière du soir.
Vagabond par ma seule faute, j'irai au-delà des collines, sur la partie sombre des montagnes !
J'irai près de la mer, de l'océan, et j'attendrai que se brise la digue pour, avant qu'elle ne soit piétinée, cueillir la mandarine.
Alors, mon temps sera venu et à ma dernière heure, sur un gibet de cachemire, je dirai merci.
Je chanterai le chant de l'immigrant, ce chant, toujours le même, le chant de pluie des bons et des mauvais moments.

« It's been a long time, been a long time,
Been a long lonely, lonely, lonely, lonely, lonely time. »

Rock'n'roll !


2 commentaires

  1. #1

    Par le à

    Hummmmmm...

  2. #2

    Par le à

    I gotta roll, can't stand still
    Got a flaming heart, can't get my fill.
    Eyes that shine burning red,
    Dreams of you all through my head.

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