Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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Le Canal du Minuit

Encore un échec !
Ma tentative de rejoindre Carcassonne à Toulouse en longeant le Canal du Midi (cf ici) a sombré en un jour : mauvais timing et manque de préparation.

En cause, certaines choses que je n'avais pas prévues : le froid, l'humidité et le vent qui les décuple !
En cause également, le fait d'avoir oublié d'emporter un duvet malgré qu'il figurait en bonne place sur ma liste de courses d'avant départ...
En cause, surtout, le fait d'avoir présumé de mes forces et de mon état physique.

Pour résumer (je détaillerai ensuite) :

  • départ de Carcassonne vers 10h00 ;
  • temps maussade, température encore assez douce ;
  • marche soutenue pendant presque 8 heures ;
  • arrêt avant la tombée de la nuit à l'écluse de Tréboul (soit un peu plus de 30km) ;
  • impossible de dormir à cause du froid ;
  • jeu de cache-cache avec un chaton qui passait par là ;
  • décision de faire demi-tour entre deux grelottements ;
  • départ vers 4h00 du matin ;
  • démarche lente et peu assurée (nuit, froid, sommeil) ;
  • arrivée à Carcassone à 15h30, fourbu, le dos et les pieds ruinés ;
  • mon téléphone mobile perdu en route...
  • un billet pour le TGV de 16h33, direction Paris !

Mauvais présages, ce matin-là.

Déjà, je me réveille plus tard que prévu.
Et puis, en me levant, j'espérais voir le soleil m'encourager mais c'est un ciel bas et sombre qui m'attend.
Une première depuis que je suis dans l'Aude : il a toujours fait beau ! Soleil fréquent et généreux, jusqu'à des 16° dans l'après-midi, pas une seule goutte de pluie, tout ça en plein mois de décembre.
Je comprend d'où vient la force et le moelleux des vins de ce pays.

Du haut de la colline où se trouve l'hôtel, j'aperçois une vaste éclaircie dans le grand lointain, là-bas vers le nord-ouest, et je fais le pari (évidemment perdu) que d'ici peu elle étendra sa lumière jusqu'ici.

C'est un des aspects agréables de cette ville : tu vois loin. Mais vraiment très loin.
Et ce loin, c'est un paysage de petites collines couvertes de vignes dont il ne subsiste, à cette époque, que des milliers de ceps dépenaillés, alignés comme des croix dans un cimetière de guerre.
Coincée entre deux massifs montagneux et transpercée d'une rivière qui a dû être sauvage et capricieuse, la vallée de Carcassonne respire le calme.
Du haut des remparts de la formidable Cité, mon regard ne se lassait pas de ce vaste horizon. Le printemps et l'été doivent y être magnifique et colorés...

Je quitte Carcassonne par la route en passant devant la gare, puis le petit port suivi de quelques cités HLM, mornes et calmes, au milieu desquelles trône un Pôle-Emploi qui ne désemplit pas....
Enfin, à la sortie ouest de la ville, le canal se profile, alangui par l'hiver : l'aventure peut commencer !

Le Canal du Midi à l'ouest de Carcassonne.
(photo de l'auteur - 07 janvier 2013)

Les premières heures de marche sont faciles et j'avance à bonne allure.

Comme prévu, je suis quasiment seul.
Je ne rencontre qu'un coureur, deux cyclistes et presque autant de canards. Au loin, la chevrotine résonne. Puis des chiens qui aboient après je ne sais quelle proie.
Régulièrement, le grondement rocailleux d'un train fait trembler la quiétude matinale puis s'estompe, doucement, laissant la place au discret clapotis de l'eau du canal dont le débit soutenu est parfois contrarié par quelques racines excavées.
J'hésite à prendre des photos. Le ciel offre une luminosité comparable à celle des sous-sols du métropolitain quand celui-ci n'est éclairé que par ses seuls soupirails...
Le gris domine et se décline en teintes fades comme un délavé de mauvaise encre.

Le gris pâle et crayeux des énormes platanes sans feuille se reflète dans une eau vert-de-gris tandis que le chemin de terre, tout de gris poussière vêtu, laisse voir, ça et là, quelques roches grisées d'anthracite par dessus le sable grège et les graviers gris perle.

Étrangement, je me sens harmonieux dans cette incolorade...

Silence, solitude et grisaille...
(photo de l'auteur - 07 janvier 2013)

De temps en temps, histoire de souffler un peu, je m'arrête et je contemple le paysage, de part et d'autre du canal.
Des vignes, des granges, quelques villages au loin...

Les écluses défilent.
Irrégulièrement distantes selon le dénivelé du terrain — espacées de moins de 300 m à plus de 7 km — elles sont toutes fermées et désertées. Les petites maisons qui les bordent et qui doivent, l'été, sentir le pastis et les rires, ont leurs volets clos.

Tout en marchant, j'essaie de penser à certains de mes textes en cours (j'ai du papier et un crayon sur moi, au cas où) mais rien de tangible ne vient prolonger ce qui est déjà écrit et qui n'a pas beaucoup d'âme...

Je sais d'expérience que forcer l'inspiration ne sert à rien.
L'inspiration, c'est un peu comme un chat qui, après un temps de fausse indifférence, accepte enfin de jouer avec tes pieds à l'exact instant où tu trouves le sommeil ! Elle (re)viendra quand bon lui semblera, et de préférence, je le sais, quand je ne pourrais pas noter tout ce qu'elle me livrera...

Le soir commence à tomber.
Le froid et l'humidité se ressentent davantage. Je décide de m'arrêter à la prochaine écluse, à 4 km d'ici. En moins d'une heure je devrais y être.
Je trouverais sûrement un coin pour y dormir...

Un pont typique au-dessus du Canal du Midi.
(photo de l'auteur - 07 janvier 2013)

Il fait presque nuit noire quand j'arrive à l'écluse de Tréboul, à presque 30 km de mon point de départ.

Le vent commence à se lever, puissant.
Humide d'avoir soufflé tout le long du canal, il m'agrippe et me glace jusqu'aux os. Il use de mon squelette comme d'une piste de luge qu'il dévale en riant. Puis il me remonte par le dos, prenant ma colonne pour un remonte-pente mécanique, faisant de chaque vertèbre une congère douloureuse.
Je cherche à m'en abriter mais il est impossible de lui échapper. Il tourne autour des arbres, autour de la maison de l'écluse, ne laissant à l'abri de ses rafales qu'un maigre espace anguleux entre une porte de bois et son chambranle en béton.
Je m'y installe à même le sol, aussi recroquevillé que possible mais ma grande carcasse laisse encore dépasser quelques extrémités que le vent, satisfait par l'offrande, s'empresse de dévorer...

Sans doute attiré par le bruit de mes semelles qui râclent le gravier à chaque changement de position, un jeune chat, curieux mais farouche, vient me tenir compagnie pendant quelques moments.
Il ne s'approche jamais à moins d'un mètre et seulement lorsque je suis parfaitement immobile depuis quelques minutes.

Dans ce contexte, "parfaitement immobile" ne tient pas compte de mes dents qui claquent, de mes genoux qui vibrent, de mes pieds, désormais désensibilisés, qui semblent vouloir apprendre l'un, la samba, l'autre, le twist, non plus que de mes mains qui tentent de leurs pauvres doigts racornis de réchauffer le reste du bonhomme en tapotant nerveusement tantôt le haut des bras, tantôt le gras du torse et ne font qu'élargir un peu plus les manches de mon manteau au niveau des poignets que le vent, ravi de cette offrande, s'empresse de dévorer !

Par-fai-te-ment im-mo-brrrrrr-i-le.

Lorsque le chat se décide à ne pas revenir, me privant au passage d'un peu d'occupation, la première pensée qui me vient est que je dois être mort et, convaincu que je ne bougerais plus, il s'en est allé quérir quelques félins amis pour, ensemble, faire de mon corps leur festin...
Cette pensée m'amuse : constater la fin de ma toux pour satisfaire la faim de matous...  :)

Mais plus aucune patte de velours ne vient rôder près de moi.
Pour éviter de mourir de froid près du canal, je me lève (difficilement) et je me prépare à faire demi-tour. Un coup d'œil sur le téléphone portable m'annonce qu'il n'est pas loin de quatre heures du matin.
C'est probablement à ce moment que je l'ai perdu. Soit, je l'ai mal remis dans sa poche, soit, je l'ai posé à terre pour me lever puis l'ai oublié en partant...

Quatre heures. Le jour ne devrait pas tarder à poindre.
Un rapide calcul (évidemment faux) me dit qu'en forçant l'allure je serais de retour à Carcassonne avant midi donc à Paris dans l'après-midi...

Il y a juste, obscurité oblige, à faire bien attention à ne pas glisser sur les parties boueuses détectées à l'aller mais pour l'heure rendues presque invisibles.
Il s'agit de ne pas se retrouver à moisir au fond de l'eau. Je crains, sans trop savoir pourquoi, de me sentir moins à l'aise dans l'estomac d'un poisson que dans celui d'un chat...  :)

Bien sûr, à longer un canal de nuit en traînant son sac et son moral en berne, à se persuader qu'on ne sert plus à rien ni à personne, l'idée de mettre fin à ce cirque incohérent et inutile me traverse l'esprit.
Pas de panique : c'est une vieille marotte qui date de mes quinze ans, l'âge idéal pour s'initier aux idées noires.
Depuis, cette marotte me tient compagnie à chacun de mes « coups de blues ».

Elle s'installe près de mon oreille droite (sur l'épaule qui ne porte pas le sac), et me chuchote des horreurs jusqu'à ce que j'en rigole.
C'est comme écouter une compilation des meilleurs bluesmen, des plus plaintifs aux plus jubilatoires, de Son House à Hound Dog Taylor, en passant par Blind Willie McTell, John Lee Hooker, R.L. Burnside et tant d'autres...

Sa mission accomplie, elle rejoindra son terrier, quelque part dans mon crâne, et patientera, fidèle, jusqu'au prochain mi bémol mineur...   ♪
Au passage, elle me laisse quelques réflexions sur le pourquoi du comment du sens de la vie qui me permettront de peut-être débloquer l'un ou l'autre de mes textes en rade.

De toutes les façons, un coup d'œil rapide vers l'eau sale et glacée du canal suffirait à dissuader n'importe quel kamikaze des possibles vertus d'une baignade nocturne !

Je fais donc attention à bien longer les platanes qui offrent de quoi se rattraper en cas de glissade et je déroule le fil de pensées cotonneuses en ne hâtant pas le pas pour mieux deviner si la prochaine tache sombre, là-bas sur le chemin, est un amas de feuilles mortes ou une flaque de boue...

Les berges du Canal du Midi peuvent s'avérer dangereuses voire impraticables.
(photo de l'auteur - 07 janvier 2013)

Le retour est extrêmement pénible. Et long.
J'ai faim, j'ai froid, j'ai sommeil, j'ai mal partout. Et surtout, j'ai du mal à voir où je mets les pieds. Mais marcher dans la nuit est encore préférable à attendre le jour près de l'écluse en faisant les cent mille six cents pas...

Je pense aux navigateurs solitaires qui endurent le Cap Horn, je pense aux explorateurs polaires sur leurs traineaux à chiens, je pense aux rennes du Père Noël et mentalement je les traite tous de pervers psychopathes !
Je pense aux poissons carrés dans leur manteau de chapelure, je pense à la froide indifférence des financiers et des politiciens qui fabriquent volontairement de la misère sociale, je pense que je n'ai plus de réfrigérateur à dégivrer, je pense au liquide de refroidissement des camions sibériens, je pense que la chaleur est un leurre, je pense à l'effroi de Geoffroy qui a pris froid dans son beffroi !


Enfin à Carcassonne, visiblement hagard, si j'en crois, des passants, le suspicieux regard, je me rends illico au guichet de la gare.
Je prends un billet pour le premier train en direction de Paris. Départ dans une heure. Arrivée vers 22h00. Changement à Montpellier.
J'ai tout le temps d'aller à la brasserie du coin pour m'asseoir et me réchauffer d'un chocolat chaud.

Ne plus penser à rien pendant une dizaine de minutes pour conserver au moins 10% de neurones intacts et ne pas louper ou le train ou la correspondance...

Depuis combien de temps ce panneau est-il là ?.
(photo de l'auteur - 07 janvier 2013)

À l'heure dite, je monte dans le train.
Face à moi, une jolie brune sourit. C'est un accueil sympathique — ou moqueur, vu ma tronche de zombie et ma dégaine hirsute — mais je ne me sens pas de lui faire la conversation.
De toute façon, je ne parle pas aux gens, tu le sais bien...

Problème : j'ai vraiment sommeil et si je m'endors maintenant je sens que je vais rater l'arrêt de Montpellier et me retrouver à Marseille (destination de ce train)... Peut-être que la jolie brune m'hébergerait ?
Dangereux... C'est sans doute une psychopathe cannibale qui fait ses courses dans ce train et tente de m'attraper par ses sourires... Ma vieille carne fatiguée ne doit pourtant pas être très recommandable pour son régime...

Je décide d'essayer de ne pas dormir en jetant des coups d'œil alternatifs à son visage rond de psychopathe cannibale maquillé en fille normale (le piège doit être là...). Je ne m'attarde pas trop sur les pages furtivement tournées de ses magazines que je suppose de mode en apercevant des filles excessivement fluettes se la raconter dans des fringues hors de prix. Je tente d'apprécier la beauté des paysages languedociens qui défilent dans la nuit : Narbonne, Béziers, Sète...

Je sens bien que mes yeux se ferment mais le bruit ambiant est terrible et m'aide à ne pas m'endormir : dans les fauteuils derrière moi, deux vieilles femmes se racontent leurs misères à voix haute en s'échangeant des sachets de thé et des souvenirs du pauvre Léon ; ailleurs — une pensée reconnaissante pour l'immense Nino Ferrer — des téléphones sonnent et y'a toujours quelqu'un qui y répond en parlant le plus fort possible pour être bien sûr de remporter le titre de roi des cons :

Non, je suis dans le train, DANS LE TRAIN !
Oui, je t'entends. JE DIS : JE T'ENTENDS BIEN !
Allô... ? ALLÔ !!

Sans oublier ce pauvre chat enfermé dans sa boîte en plastique posée sur le porte-bagages, bloquée entre deux énormes sacs, et qui a miaulé ses tristes vocalises pendant tout le trajet sans que la personne qui en avait la charge ne pense une seule seconde à l'en sortir de temps en temps pour le rassurer...

Le TGV est vraiment une arnaque : trajet hors de prix, emplacements ridiculement étroits, rames aussi bondées que les RER parisiens, des valises dans les couloirs, aucune prise électrique pour recharger ou utiliser un appareil électronique (sauf en première classe, évidemment...) et parfois, comme en Bretagne, la desserte de tous les villages du canton...
TGV, TGV...
Transport de Grosses Valises par le Train du Grand Vice sur un Trajet Globalement Vélléitaire dans une Température Glaciale et Venteuse où les "Ta Gueule Vieillard" sont les Transes Gémissantes et Vindicatives des Tristes Gardiens de Vaches dont les Trois Globules Verts s'illuminent comme le Tissu Granuleux des Vicaires !
(Il faut vraiment que je dorme... j'ai trop grandement veillé !)


Montpellier.
La jolie brune ne sourit plus. Peut-être ne mangera-t'elle pas ce soir ?
Je lui souhaite cependant une bonne fin de voyage.

Vingt minutes à attendre.
Les quais étroits sont en travaux et la foule pour Paris se fait dense. Je m'appuie contre un échafaudage en espérant entendre arriver le train...

Une fois à bord, je m'endors. Enfin.

Enfin... je m'endormais...

Oui, je suis dans le train. NON ! DANS LE TRAIN !
Non, je t'entends pas. JE DIS : JE NE T'ENTENDS PAS BIEN !
Allô... ? ALLÔ !!
Miaouuuuu...
ALLÔ ??? Oui, non, je dis : allô !
Miaouuuuuu...
...
...
...
... SCRRZIITCHHKtrera dans quelques minSCRRZIITCHHK en gare de Paris Gare de LySCRRZIITCHHK SCRRZIITCHHKffectuez un bon voySCRRZIITCHHK...
Allô... ? Oui, je suis sur le quai... ALLÔ !!

Paris, 22h00.
Il me reste moins d'une centaine d'euros. Je n'ai pas le courage de repasser une nuit dehors et j'opte pour un petit hôtel pas très loin.
Une douche chaude, une nuit loin du vent...

Demain, il fera jour.


3 commentaires

  1. #1

    Même dans tes observation du pénible, tu arrives encore à me faire rire. Il y a du clochard céleste dans tes écrits.
    Tu me diras que ça te fait une belle jambe, et c’est sans doute une mince consolation pour ton périple avorté, alors je t’envoie quelques pensées amicales, beaucoup de bonnes ondes et, si c’est possible, un peu d’énergie pour la suite. Je ne doute pas que tu sauras en faire bon usage :)

  2. #2

    Par le à

    Idem…

    La dernière fois que je t’ai laissé un mot j’ai fait étalage -exprès, pour une fois- de mon épouventable égotisme, histoire de creuser le fossés entre tes « coups de blues » et mes accès de mélancolie absurdes ! Pfffff… Si tu veux savoir, ce qui me fait monter les larmes aux yeux en te lisant c’est la dignité extraordinaire qui transparait des tes textes. Comme le dit Mlle Catherine : Même dans tes observation du pénible, tu arrives encore à faire rire ! En supposant que ça te fasse une belle jambe, j’espère au moins que ça te réchauffe le coeur ; c’est important la chaleur, et encore plus celle du coeur… tu ne penses pas ?!

    Bon, pour les ondes, en ce qui me concerne ce n’est pas la meilleur période (j’ai un problème avec les débuts d’année ^_^ ) mais tu peux aussi compter sur moi, de l’autre côté de l’écran, à défaut de mieux… ça fait déjà un bout de temps que je viens t’embêter !

    PS : Belles photos.
    PS² : du papier et un crayon, je vois que ça peut encore servir ^_^

  3. #3

    Par le à

    Décidément je suis fâchée avec le nombre -je mets des « s » où il ne faut pas et j’oublie de les mettre là où il faut- P’têt qu’un jour je penserai à relire ce que j’écris avant de le valider…

    Bisous

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