Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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Aux sources des courses douces où pousse la Grande Ourse

Je sais désormais quel sera notre proche avenir : nous allons tous mourir !
Je sais également dans quelles conditions.  :)

Le climat va se réchauffer au point que la Seine servira de percolateur à tous les bars de la Capitale tandis que les derniers glaciers Alpins se reconvertiront en braseros ma non troppo. La banquise va entièrement disparaître, laissant la place à une triste étendue d'eau tiédasse, impropre à confectionner la moindre anisette. Les grandes forêts nordiques ne se composeront plus que de modestes bruyères naines et de quelques tuyas désséchés, forçant la faune sylvestre qui n'y aurait pas succombé, à redescendre de quelques parallèles pour s'installer dans les parcs et les jardins des villes et des particuliers.

En conséquence de quoi, les ours vont nous dévorer.

Non seulement pour se nourrir, mais aussi pour se venger de cinquante siècles d'humiliations.
De l'ours en peluche à la dernière trouvaille sémantique des médias outre-atlantins, de cette petite peste de Boucle d'Or aux romans de John Irving, les raisons ne manquent pas de s'envoyer du sapiens de derrière les sapins.


La rancune tenace de l'ursidé envers son ancien compère prend forme il y a déjà quelques centaines de milliers d'années, à une époque où les hommes (fraîchement déprimatés) et les ours (qui déprimeront bien plus tard) vivaient une relative symbiose due à leurs nombreux point communs.

Tous les deux bipèdes, chasseurs, cueilleurs et amateurs de longues siestes, tout les destinait à être de parfaits commensaux.
Tout deux étaient capables de se dresser sur leurs pattes antérieures ce qui leur conférait un net avantage pour se défendre ou pour observer au loin la migration tranquille des placides ongulés. Tous deux étaient omnivores et pouvaient se partager baies et cuissots, racines et rognons. Tout deux, pour dormir, préféraient la rude sécurité cavernicole à la féérique mais dangereuse belle étoile, alliée fidèle des prédateurs nocturnes.

Tout deux aimaient se baigner nus dans les froides rivières salmoneuses, les architectes du crétacé ayant une conception assez floue de la séparation salle-à-manger/salle-de-bains…
Puis, après s'être mutuellement gratté l'épine dorsale avec l'arête centrale d'un dernier poisson rose, ils partaient somnoler sur un proche promontoire, rassasiés et paisibles, sous le doux soleil vespéral du printemps de l'évolution.

Tous deux eurent pu forgé une longue et belle histoire de camaraderie solidaire à faire passer Baloo et Mowgli pour deux sinistres amis de trente ans !

Mais les lois de l'évolution sont dures. L'ours devînt rapidement un solitaire hibernatoire quand l'homme se transformait en grégaire hyperactif.

Bientôt, on se chamaille, on se dispute les proies, on revendique de préférer dormir plutôt de ce côté de la grotte, on oublie de s'échanger les coins à champignons, on se parle mal, on se fait la gueule, on ne s'aime plus. Chacun est sûr du bien-fondé de son patrimoine génétique et rejette sur l'autre la faute de la séparation. La violence s'installe.
De bagarres en batailles, puisque fabricants d'armes et nouvellement maîtres du feu — et profitant assez bassement, il faut bien le dire, de la période hivernale — les groupes d'hommes prirent peu à peu l'avantage et bouléguèrent définitivement la bête au plus profond des plus épaisses forêts.

Le temps n'était plus à flemmarder avec de gros balourds, il y avait une civilisation à bâtir.

Et pour bâtir, il faut du bois. Beaucoup de bois.
Et derechef, l'ours dût plier. Ou le bagage ou l'échine.


Jusqu'au XIXe siècle, l'humiliation la plus courante (et la seule) endurée par les ours orphelins (soit que la mère eût été tuée lors d'une chasse, soit qu'elle l'ait été pour pouvoir récupérer l'ourson) était de les nourrir (afin de les imprégner et de les apprivoiser), de les attacher à une solide chaîne, de les battre, de les vêtir de stupides oripeaux tintinnabulants puis de les faire s'empitrer sur la place des villages en échange d'une écuelle de soupe au lard ou de quelques piécettes rapidement dépensées en bouteilles de vins aigres.

Devenu l'ivrogne des cirques ambulants, l'ours épanchait sa mélancolie auprès des éléphants roses et des poneys acrobates, en tournoyant mécaniquement sur son monocycle alimentaire, traçant des ellipses de plus en plus déguingandées, décrivant des orbites hors de toutes mathématiques, comme le ferait un astre achevant sa fusion. Ou ce ballon de baudruche s'échappant des mains de l'enfant assis au premier rang… pschiiiffftttiuiiiii… Sous les applaudissements des quatre spectateurs venus se protéger de la pluie.

Le XXe siècle fût pour l'ours une apothéose.
Tant dans l'apitoiement sur ses conditions de vie, de survie ou de réintroduction que dans l'infantilisation commerciale de son image.

Après combien de verres de schnaps, cet allemand, dont la capitale de l'époque, Berlin, a justement l'ours comme emblème, eût un jour l'idée de transformer cet énorme animal sauvage et rugueux en jouet pour enfant, en doudou pour tout-petit, en dépositaire taciturne du bébé blues nocturne ?

L'incroyable succès de la formule a fait de l'ours — encore l'un des plus féroces prédateurs de cette planète — un animal écartelé entre sa nature de fauve et sa représentation câlinesque : du Teddy Bear américain au Nounours français, jusqu'à ces invraisemblables dérivés icôniques que sont le grand panda des écologistes ou l'inquiétant pedobear du web…
De quoi rendre schyzophrène la plus élémentaire des amibes unicellulaires.

Mais cela ne suffisait pas.
Il fallait infliger à Maître Martin le coup de grâce. Il fallait, par un ultime irrespect, que l'homme se rassure quant à sa capacité à dominer la nature et à faire de ses hôtes le jouet de ses lubies !
(Non, laisse. Un peu de lyrisme outrancier, de temps en temps, ça aère le texte…)

Et donc, sitôt découverte une nouvelle espèce d'ours (cf →) — un incroyable et rarissime croisement entre un grizzly des forêts et un ours polaire — que s'empresse de faire l'homme de science, après, bien sûr, avoir tué la bête ? Il la nomme « grolar »…

Tu ne rêves pas. Une nouvelle espèce d'ours voit le jour en cette aube déjà bien claire du XXIe siècle qui s'annonce chaud bouillant et le seul nom qui lui vient à l'esprit c'est « grolar ».

Tu comprends mieux pourquoi les ours vont nous dévorer.

Être trahi, rejeté, délogé, humilié et empeluché jusqu'à devoir supporter que l'image du plantigrade se dégrade, ça va bien quelques siècles mais « grolar », ça ne passera pas !


Les ours vont donc nous dévorer.

On peut aussi expliquer cela par quelque chose de plus alambiqué, style psycho-de-comptoir-au-moment-de-la-fermeture, et voir dans cette vengeance de l'ours, le symbole de la disparition de l'enfance.

Cette dispartition de l'enfance — à ne pas confondre avec la disparition de l'enfant, qui est du ressort du judiciaire — dresse ce constat : notre civilisation est arrivée à son terme car ellle n'a plus rien à transmettre. La somme des savoirs est devenu trop importante pour être appréhendé par une seule génération dont le rôle séculaire était de conserver ce savoir, de l'enrichir puis de le transmettre à la génération suivante. Aujourd'hui, ce savoir est fragmenté et partagé entre plusieurs générations et nécessite le nivellement intellectuel de ces générations. Ce qui n'aurait pas été problématique si les générations les plus anciennes n'avaient pas, du coup, refusé de vieillir.
Pourquoi vieillir puisque le rôle de la vieillesse est devenu caduc ? Autant rester jeune le plus longtemps possible, y compris en prenant la place des jeunes qui n'auront qu'à vieillir plus vite !

Alors les jeunes grandissent trop vite tandis que les vieux meurent trop lentement.
La sénescence fait du rab. Elle s'accroche à son rocher comme une moule à son pénis. La houle a déjà déserté la plage et son agonie n'en sera que plus lente.
Elle n'en sera que plus nocive pour les jeunes algues et lichens du dessous, bien décidés à se faire leur place parmi les coquilles vides qui les ont enfantées.

Les as-tu vu ces fiers petits, perroquets-avides des langages les plus laids, apprentis-éponges des manières agressives, dépositaires attitrés d'accoutrements putassiers, leurs grands yeux profonds déjà souillés d'images ?
Les as-tu aperçu, ces adultes miniatures, n'ayant déjà plus d'autres choix que de grandir vite, vite, vite, encore plus vite, pour enfin posséder leur propre carte bleue, leur propre téléphone, et peut-être bientôt, selon la fortune des parents, leur propre cabinet d'avocats ?

Saletés de multinationales et de publicitaires. Putains de politiciens veules et incapables.
Antithèses d'alchimistes qui transformez l'or en plomb ! Gorgones sous des masques d'Aphrodite ! Sirènes de Maldoror ! Sphynx dont le larynx est un sphincter !

Construite sur les ruines des anciennes solidarités (je t'en ai déjà vaguement parlé, j'y reviendrai, ça me hante), cette civilisation a été celle de la désignation, de la mise en boîte, de l'étiquetage et de l'archivage. Tout devait avoir un nom, une fonction, une adresse. Tout devait être inscrit, motivé, traçable et tracé.

En ce sens, les dernières révélations sur « l'espionnage » informatique de la NSA ne mettent en lumière que notre incohérence à nous sentir totalement dépassé par un environnement tout en étant tellement fiers de nous y ébattre.

Chacun veut des clefs, des serrures, des recommandations, des laissez-passer, des protections, des garanties mais personne ne veut être suivi, regardé, escorté, contrôlé, inspecté ou disséqué.
Encore que pour cette dernière opération, si tu n'es pas un peu mort, ça peut effectivement être dérangeant… surtout les cris… les voisins vont encore devoir monter le son de la télé.

Le nivellement intellectuel des générations, par le biais inévitable des nouvelles technologies, va nous contraindre à redéfinir tous nos champs de valeurs. Autorité, tradition, compétition, tout cela va se transformer sinon disparaitre. Impossible, évidemment, de savoir ce qui les remplacera et de toute façon, nous ne serons plus là pour le constater. La vieillesse a beau se prolonger, l'immortalité n'est pas son avenir.


Contrairement à ce que tu es train de penser, tout ça ne nous éloigne pas des ours, pas du tout, bien au contraire…
♪ ♫ ♬ pirouettes... cacahouètes... ♪ ♫ ♬
Il ne me reste plus qu'à trouver une transition géniale.  :)
(bordel, je me suis encore laissé emporté…)

Bref, quoi de plus légitime que la disparition de l'enfance soit actée par la revanche de l'ours qui en fût le symbole ? Cette disparition de l'enfance — qui n'est peut-être pas si négative que çat — pourrait aussi être le signe que l'humanité s'apprête à entrer en phase de maturité, non sans nous préparer une jolie petite crise d'adolescence. Si c'est le cas, les trois prochains millénaires promettent d'être savoureux !

En attendant, les ours vont nous dévorer, quitte à nous pourchasser aux quatre coins du globe (car les ours sont nuls en géométrie). Ils défileront le long des rivages redéfinis par la fonte des pôles, en pèlerinage vers leurs racines perdues. Ils siffleront du Prokoviev en brandissant d'énormes écriteaux sur lesquels on pourra lire : « L'homme est un loup pour l'ours ! »

Et puis un jour, la chasse se terminera. Il ne restera plus qu'un homme, peut-être plus qu'une bête. Et au moment du dernier affrontement, le pauvre dernier homme aura beau creuser de ses mains son propre caveau, s'y enfouir, fatigué, à bout de course, sans vivres et sans ressource, l'ours sera dans la tombe et lui dira : « rembourse ! »


« L'ours en cage est au pied du mur
« En train d'équarrir son dresseur.
(Les Mouches Bleues, Hubert-Félix Thiéfaine, 1993)
Sculpture de Frémiet dans le Jardin des Plantes de Paris, représentant la lutte d'un chasseur d'ourson et d'une ourse.
Un ours égorgeant un chasseur (sculpture d'Emmanuel Frémiet), Jardin des Plantes, Paris 05e
(photo de l'auteur - 17 décembre 2013)

2 commentaires

  1. #1

    Si cela peut te rassurer, l'ours a déjà commencé à manger des abrutis http://www.youtube.com/watch?v=gWycuaWJFCM

    Quant au réchauffement climatique, VIVEMENT ! http://bruxelles.blogs.liberation.fr/.a/6a00d83451b56c69e20120a7793a4d970b-pi

  2. #2

    Par le à

    À moins de 50 km de la plage, attention, Liège va devenir "mainstream"... sauf si les plages sont infestées d'ours ! :)

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