Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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La sonate au clair de l'une, ou l'autre concerto

Qu'est-ce qui différencie l'infiniment grand de l'infiniment petit ?
Sont-ils seulement différenciables ?

Un peu comme le génie et la folie, ou la folie d'Eugénie et son génie du faux lit... Un peu comme le tout et le rien, comme l'œuf et la poule. Celui-ci enserre celui-là qui contient celui-ci et inversement.

« Mais onques ne s'enserre sans que rien ne relie. »

Pourtant nul ne sait relier simplement l'infiniment petit à l'infiniment grand. L'échelle humaine est bien trop réductrice pour appréhender l'infini.
Et l'espacement aléatoire de ses barreaux disjoints empêche toute velléité de pérennisation d'une logique délicieuse.


L'échelle humaine — escabeau pour certains, ascenseur pour d'autres — permet de ne gérer que le chaos qui sépare, le temps de leurs chutes ombrageuses, des logiques par nature obsolètes.
Et gérer ce chaos, c'est d'abord éluder l'angoisse du néant, ce grand vide sans sens ni essence et qui pourtant flamboie dans toutes les directions.
C'est habiller de rutilances les ternes éternités des absences répétées. C'est se garder d'approcher les ombres du dehors.
C'est tisser le fil d'une vie de chair molle, résistante aux mille crocs du hasard, lequel aime aiguiser ses petites dents pointues sur la pierre abrasive du froid de nos cœurs.

Qu'est-ce qui sépare l'infiniment grand de l'infiniment petit si ce n'est cet espace, exigu et incommensurable, qui va différencier deux petites notes de musique ?


Je t'ai déjà fait part du soupçon de théorie qui m'anime concernant la musique comme responsable de la vie, de l'univers et du reste.

En gros, la musique n'est pas que ce vacarme étalonné qui fait fémir les mollets et les lobes.
La musique c'est le mouvement, c'est la dynamique de toute chose.
Sans musique, il n'y a rien.
Pas même la mort puisque la mort n'est qu'un soupir.

À première vue, et même à première ouïe, il n'est pas simple d'imaginer, non plus que d'expliquer la musique comme autre chose que du son.
La faute, peut-être, à ces copieux ouvrages qui dissèquent à l'extrême les complexes mathématiques qui semblent vouloir régir l'harmonie des audibles.

Je ne suis pas musicien dans le sens où je ne joue d'aucun instrument de musique et ce malgré quelques bienfaisantes mais trop brèves tentatives.
Par contre, j'entends de la musique tout le temps, partout, y compris lorsque j'en écoute !

J'en entends quand je dors, j'en entends dans le silence de la méditation, j'en entends quand je marche dans Paris, j'en entends, parfois, par dessus celles que jouent les radios.
Je baigne continuellement dans un magma indéchiffrable de chocs et d'ondulances, comme englouti dans un liquide étanche, hors de portée des roches luminescentes qui viennent s'y fracasser.
J'en entends comme une évidence.

J'emploie le verbe entendre à défaut d'en avoir un de plus approprié. Mes oreilles et mes tympans ne jouant là aucun rôle sinon celui de filtre entre le bruit au dehors et la paix en dedans.

Aussi, quand Christelle m'a offert ce livre, adoubé par la guerrière élégante qu'est l'immense Patti Smith, je me suis satisfait d'avance de lire la vie peu ordinaire de l'auteur (inconnu de moi jusqu'ici) dudit livre.


Couverture du livre Wunderkind de Nikolai Grozni
« Wunderkind réveille tous les sens. La prose miroitante et viscérale de Nikolai Grozni déferle telle une symphonie, avec un piano à queue pour machine à écrire infernale. »
Patti SMITH

L'auteur est un pianiste de génie qui fût élève du « Conservatoire de Sofia pour Enfants Prodiges », dans une Bulgarie encore sous influence du voisin soviétique.
Il nous parle de cette vie avec la rancœur et le dégoût qu'avait le poilu de Quatorze pour la tranchée étroite et mortifère, si peu encline à protéger le combattant qu'elle en détuisait l'homme.

Au-delà de la description d'une jeunesse tourmentée — que je te laisse découvrir si tu es tentée par la lecture — ce livre est un atelier « portes ouvertes » sur le génie et la folie, ces deux extrémités de l'âme dont on ne saura jamais vraiment dire ce qui les différencie et si elles sont seulement différenciables.


Le génie, la folie.
On peut ne connaître ni l'une ni l'autre mais on ne peut pas échapper à ces deux fils tendus, sans qu'ils soient forcément parallèles et sur lesquels nous avançons, à tâtons, à reculons, d'une démarche de hasard, pareils à des funambules ivres.
Un faux pas de ce côté-ci, une glissade de ce côté-là, savons-nous toujours de quel côté nous sommes ?

Dans ma jeunesse j'écrivais beaucoup et jetais tout autant, espérant ainsi me débarrasser d'un lourd et encombrant fatras de cauchemars récurrents.

L'un de ces textes disait quelque chose comme :

« Hé toi, le chantre de l'hiver
« Que diantre viens-tu donc faire
« Dans le ventre de l'univers
« Ainsi tu rentres sans manière
« En plein centre de ma tanière
« Mais tu es entre deux bannières
« L'oriflamme du mal et le drapeau du bien
« Sont à la verticale de l'étroit méridien
« Où tu marches bancal et rien ne te retiens
« Quelque soit le côté où je lance l'appât
« Tu t'en iras voûté du poids de ton trépas
« Je tiens le mal dans la main droite
« Et je fais le bien de la gauche
« Mais ton âme est si maladroite
« Devine de quel bras je te fauche

Je t'épargne la suite. Va te rincer les yeux et reviens.  :)

En ce temps-là, le temps du papier quadrillé et du stylo bic bleu, je pensais que le génie que je poursuivais pouvait chasser la folie qui me coursait.

Au bout de ces longues nuits de veille passées à couvrir la rêche cellulose petits carreaux de mon écriture souple à amples jambages, j'imaginais construire une pyramide de livres au sein de laquelle, comme une chambre secrète, l'un d'eux aurait abrité, anonyme, invisible, la preuve que j'avais rattrapé le génie, la preuve que la folie avait lâché sa proie.

Je m'aperçus assez vite que je pouvais toujours courir : le génie est juste irrattrapable. Je me suis également rendu compte que je devrais toujours courir, courir, courir car la folie, elle, saurait bien me rattraper !

Et je cours encore...

Et plutôt que l'écriture — dont on ne sors jamais satisfait et dont on ne peut jamais mesurer le degré de satisfaction viscéral chez qui la reçoit — j'aurais préféré chaussé des boots à plateforme de sept lieues et partager mon mal, rageur et psychotique, avec la foule hagarde et transpirante qui profiterait du tempo pour évacuer le sien.
Guitare-héros strident et chevelu ou glabre et galant guimbardier, peu importe, mais à choisir, la guitare a quand même l'air un peu plus sexy.  :)

À en croire le récit de Nikolai Grozny — et même si tous les musiciens prodiges ne passent pas par Sofia — la vie de génie de la musique n'a rien de vraiment exaltant.
Car atteindre le génie, ne serait-ce pas une façon de s'extraire hors d'un monde qu'on ne peut pas vraiment fuir et qui condamne celui qui y parvient à être constamment écartelé entre la lourde gravité du sol et la solitude des confins aériens ?

Le génie n'existe pas qu'en musique. Littérature, peinture, sport, cambriolage, plomberie... Toute activité est porteuse d'un savoir absolu, diaphane et solennel, qui s'amplifie sans cesse, agrandissant constamment, dès qu'on cherche à l'atteindre, la distance entre lui et le sol.
Ce sol qui pourtant renferme, dans l'étau rougeoyant de ses chairs minérales, l'exacte totalité de l'infini et de sa périphérie.

La hauteur et la lumière sont des aimants puissants qui font tourner les têtes et s'enflammer les cœurs quand la compacité froide du caillou sous nos pieds nous oblige à marcher, à danser, à courir...

Peut-être n'y a-t-il ni génie ni folie mais juste une tornade qui vient d'on ne sait où, qui part on ne sait où, mais qui entre temps dessine, de son cône inversé, la trajectoire du leurre dans lequel on se terre...
Peut-être au contraire n'y a-t-il que le génie et la folie, que l'infiniment grand et l'infiniment petit, sans rien entre les deux, qu'un peu de viande vivace qui s'agite le temps d'un tourbillon...

Quand le vent souffle fort, on suit, les yeux écarquillés, la danse incohérente des objets qu'il emporte.
Ces rideaux métalliques faisant un bruit de scie, ces câbles menaçants zaguant ici et là, ce vase dont les fleurs sont offertes en cadeau, ce chapeau rigolo sans tête à réparer, cette robe échappée de qui s'en attifa, ces lourdes barrières pourtant levées du sol, ces branchages arrachés aux arbres qu'il a mis nus...


« Mais écoutez ! La lente progression mélancolique vers la coda du Scherzo n° 3 — le frémissement d'une brise tiède sur un lac —, puis l'ascension haletante, l'accelerando du rythme cardiaque à l'approche du pic solitaire, de ce mi, nu et abandonné, de la quatrième octave, qui triomphait de la mémoire et de la souffrance, de l'horloge sanglante du temps, et s'écroulait avec gratitude dans le grondement de la cadence finale. »
Nikolai GROZNI, Wunderkind, page 158.

Une tour de la Grande Bibliothèque de Paris sur fond de ciel bleu.
« Une pyramide de livres...  » - La Grande Bibliothèque, Paris 13e
(photo de l'auteur - 23 octobre 2013)

2 commentaires

  1. #1

    Le génie est souvent associé à la folie. Or, plus je regarde autour de moi, moins j'en vois : des provocateurs, "addicts" de toutes sortes, grandes gueules, opportunistes et autres polémistes bling bling, il s'en trouve à la pelle, mais aucun qui ne mérite à mes yeux le titre de génie (si ce n'est, de façon purement éphémère, celui de génie du marketing).

    Si l'on me demande aujourd'hui, là, tout de suite, de citer une personne vivante que je considère comme un génie, j'aurais plus vite fait de penser à des personnalités éminemment discrètes - des personnalités qui savent encore prendre le temps de faire les choses avec passion et réflexion.

    Mais prendre le temps, dans la société actuelle, n'est-ce pas là la folie suprême ?

  2. #2

    Par le à

    Folie, effectivement, de faire les choses à contre-courant.
    "Prendre son temps" en fait indubitablement partie.

    Pour ce qui est de désigner comme "génie" des personnes vivantes, je vais tricher et citer Bowie : la mairie du 13e (Paris) va lui consacrer des expos dont l'un des temps forts sera un concert d'Elliott Murphy...
    Il faut que j'arrive à prendre le temps de ne pas rater ça ! :)

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