Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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Au comptoir des hommes seuls

C'est un tout petit bar dans une toute petite rue du tout petit Paris.
L'antique porte grise aux carreaux masqués par de vieux adhésifs délavés n'est jamais poussée que par des habitués. Des vieux, des gros, des moches, des sournois, des méchants, des balourds, des aigris qui viennent ici pour être en compagnie d'un verre et d'une ou deux bouteilles.
Ils ne se parlent pas. Jamais. Pas un mot. Pas d'autre bruit que le tintement des verres, le plop sec des bouchons, les claquements liquoreux des langues exsangues, les toux rauques et les cris déchirants des chaises supportant les masses cirrhoïdes des buveurs solitaires.

Parfois, l'un d'eux, toujours le même, la barbe baignant dans la mousse soudain sale de sa pinte de bière, se lève en sursaut et frappe plusieurs fois le mur avec le plat de la main.
Rassis mais titubant, il regarde son verre et lui parle doucement, lui chuchotant au ras de l'amère écume, pour ne pas effrayer les bulles qui remontent, curieuses, avant d'éclater — de rire ? — en surface, mêlant à leurs atours les parfums des malts et des houblons, répandant ainsi dans la pièce, en sus des odeurs urinales qui y flottaient déjà, cet arôme caractéristique des triples fermentations, cette humeur qui apaise, comme un onguent de compassion sur les ruines encore fraîches des charniers à venir.
Il regarde son verre et lui raconte son histoire (« toujours la même histoire » chantait Charlélie Couture dans un de ses poèmes rock).

Je te transcris ci-dessous ce que j'en ai retenu. Tu me pardonneras les incohérences, je n'allais évidemment pas le faire répéter.


Je suis né près d'un chemin de fer.
Là où la vapeur des énormes locomotives enjambait les passants comme un brouillard nonchalant sur un Loch Ness abritant des monstres à chapeaux.
Je suis né près d'un rail indolore qui rouille sous le chiendent et l'émail incolore d'un évier clandestin.
Une erreur d'aiguillage est si vite arrivée !
Ce jour-là, le soleil a refusé de luire. Ce jour-là, des oiseaux ont pris peur et sont partis, tremblants, rejoindre sur les quais, les rêves aux ailes brisées par les bielles d'acier.
J'ai poussé mon premier cri dans une salle d'attente et je l'attends encore.
J'ai poussé la porte vitrée avec un bras qui n'était pas le mien pour appeler à l'aide.
Seul un chien est entré dans la salle. Un homme y gémissait. Il lui manquait un bras et sur ce bras il y avait sa montre. Un souvenir. Il y tenait beaucoup.
Mais les mâchoires serrées du chien refusèrent de lâcher et le verre de la montre s'est brisé sur une arête de métal lorsque dans sa fuite l'animal la heurta contre un pilier de fer qui entravait sa course.
Puis d'autres chiens sont entrés et ont emportés d'autres parties de l'homme dont il ne restait plus qu'une hanche maladroite coincée sous le bâti grossier d'une armoire renversée.
L'un d'eux s'est approché de moi et m'a reniflé prudemment, le corps en extension sur le bout de la truffe, prenant soin de ne jamais croiser mon regard implorant de croquette potentielle.
Il ne prit rien de moi sinon un reste d'amour-propre que je gardais caché en cas d'improbables circonstances. Pas même assez bon pour un chien.
De ce jour, date sans doute, le vertige qui me saisit quand je croise un miroir.
Je suis né égaré dans une gare où d'hagardes filles de garde, gardoises regardées par dessous les ardoises, lézardaient sur le quai en triant des sacs de serpents teints d'émeraude qu'elles nourrissaient de souriceaux transis aux frêles pattes liées par les fines nattes en joncs que tressaient d'affables rotatives pour le compte d'un affairiste enjoué qui perdit ses deux fils, un dimanche au printemps, près de la fosse aux ours d'un parc zoologique aux normes défaillantes.
Je suis né en suffocant. Je suis né sourd aux caresses et ignorant du jeu.
Je suis resté longtemps assis à regarder le rail se perdre à l'infini dans une courbe douce.
Je restais fasciné par la pluie qui le rendait brillant comme la lame du couteau qui plongera, malicieuse et mutine, dans l'épaule déjà meurtrie du dingue sous l'armoire.
Parfois j'imaginais que j'étais un funambule sur le fil de ce rail. Je jouais à éviter les roues puissantes des wagons transportant les restes coléreux de combustibles partiellement consumés dont l'ire, tôt ou tard, promet d'être radieuse.
Je voyageais jusqu'à l'aube et puis je revenais m'étendre sur le quai.
Ce quai où je suis né.
Sous l'écriteau « départ ».
Je suis arrivé dépareillé.
Il me manquait des bouts, pas des gros, pas des bien importants mais quand même. Des petits trous par lesquels le vent se plaisait à passer en hurlant mon absence.
Je suis né parmi des voyageurs encombrés de valises gainées de velours et de satins carmins.
Je suis né alentour.
J'ai appris de la brume les secrets du bitume. J'ai vu les reflets roses des lunes de décembre s'émietter en fumées orangées puis descendre en rougissant le long des rampes molles pour soudain disparaître dans la gueule entrouverte des portes phacochères.
J'ai demandé à boire aux agents collecteurs mais ils m'ont abreuvé d'insultes.
J'ai essayé de mordre le premier marche-pied du dernier wagonnet.
J'ai pris froid en te voyant partir.
Je suis né près d'un chemin de fer qui dessert les enfers et sert des somnifères aux autres mammifères qui préfèrent, cependant, attendre que les sphères se changent en tablettes de sel.
J'ai uriné contre le vent, j'ai chié à perdre haleine, j'ai couru tout autour de mon corps qui gisait là, ballant, comme un habit perdu.
Je n'ai pas vraiment forcé pour faire tomber l'armoire.
Je suis né dans une gare et j'en garde un regard de garde-lion escortant la garde-hyène.
Je n'ai toujours pas composté mon billet.
J'attends que tu reviennes.
Il est bien tard, déjà.


—  Mouais, c'est ça... Il est bien tard, on va fermer ! rigola gentiment le barman en faisant semblant de balayer les immondices qui s'entassaient au pied de son vieux comptoir d'acajou.
J'y laissais quelques pièces et jetais un dernier coup d'œil à la faune imbibée qui tentait de remettre en leurs endroits appropriés, les manches aux coudes rapiéciés des vieux vestons en laine grise, les casquettes inusables en gros velours côtelé, couronnes grasses et joufflues à leurs crânes échevelés, les ceintures abdiquantes laissant s'épancher des ventres au nombril poussiéreux cerné de poilicules tristes.
Je les laissais se rhabiller mécaniquement, maîtrisant partiellement un équilibre précaire, avec toute la lenteur et l'ampleur gestuelle que confère l'alcoolémie stakhanoviste, le regard humide de leur dernière gorgée, le pantalon humide d'avoir encore raté le chemin des toilettes.

Dehors, l'air était frais. Le lointain assourdissait le départ des grands express vers le sud et le jour alla se faire voir ailleurs, remplacé rapidement pas les grands néons blancs des échoppes.
Dans l'une d'elles, un des vieux entrevus dans le bar, achetait quelques bouteilles de vin sombre... Sans doute pour écourter la nuit et son cortège de trains fantômes.


Intérieur d'un bar avec un ventilateur cachant quelques bouteilles.
Dans un petit bar, Paris 07e
(photo de l'auteur - 19 septembre 2013)

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