Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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Orang en emporte l'outang

Merci à Marie pour la visite de la ménagerie du Jardin des Plantes, visite aussi agréable qu'impromptue.
Visite qui — comme par hasard — va m'aider à illustrer un article en préparation.

Il y a longtemps que je ne m'étonne plus de tout ce que m'offre le hasard aussi ai-je pris l'habitude, quand quelque chose va de travers ou ne va pas du tout, de m'occuper comme je peux en attendant que le hasard se manifeste et me file un petit coup de pouce. Ou même un gros coup de main. C'est selon. C'est au hasard.


Je ne vais pas te raconter la visite avec force détails, on n'est pas ici pour se faire des scènes de ménagerie. Mais tu auras droit à quelques photos (ratées parce qu'il y avait souvent une vitre entre l'animal et l'objectif, du coup je les ai un peu "bricolées").

L'article pour lequel je cherchais une illustration (et que tu liras ci-dessous) était déjà bien avancé et se présentait sous la forme d'une courte liste énumérant les bons et les mauvais côtés qu'il y a à dormir dehors.

En toutes choses il y a de bons et de mauvais côtés mais aussi des plus neutres qu'on ne liste jamais.
Peut-être parce qu'ils forment la trame commune des caractéristiques nous permettant d'identifier une personne, un objet, un acte, un instant et que nommer cette personne, décrire cet objet, raconter cet acte ou évoquer cet instant c'est fournir tacitement un lot de caractéristiques neutres et communes à tout interlocuteur. Par exemple, si je prononce le mot banc, je n'ai pas à ajouter qu'il s'agit d'un long siège, si je parle de la nuit je n'ai pas à en préciser les horaires, si je parle de tel politicien, je n'ai pas besoin besoin de rappeler qu'il est corrompu et incompétent.
Les "bons et mauvais côtés" seront alors utilisés pour apporter des ressentis et des caractéristiques plus personnelles, méthode universelle et éprouvée qui permet autant la simple discussion que le débat passionné.

Après la visite, j'ai repris le brouillon et l'ai agrémenté de réflexions sur la captivité car ce que le hasard m'a apporté ce jour-là, c'est la confirmation de la relativité de toute chose et, dans ce cas précis, le rappel que j'aurais pu ne pas avoir la chance de dormir dehors.

Celles et ceux qui me lisent depuis longtemps (je suis monté dans le train de la publication numérique fin 2008, voir la page Archives) se souviennent qu'à l'époque où ce blog s'appelait « Le Loup & Le Chien », il était souvent question de la dualité liberté/prison.
Choix cornélien autant que dilemme shakespearien, Rodrigue ou Juliette, noir ou blanc, tout ou rien, loup ou chien.

Si tu arrives ici depuis peu, lis la page À Propos qui résume bien tout ça.

La liste.


Ce qu'il y a d'agréable quand on dort dehors, c'est qu'on n'a pas à faire son lit tous les matins.
Certes, il faut ré-enrouler et remettre le duvet dans le sac mais c'est une opération assez rapide avec l'habitude. Il y a juste à veiller à ne pas déséquilibrer l'écosystème local en embarquant par inadvertance cette pauvre petite araignée couleur caramel qui s'est vue, d'un jour à l'autre, transportée du Square Abbé Pierre (XIIIe) au Jardin de Bercy (XIIe). Je ne sais pas si elle s'y est adaptée où si elle a dû re-traverser la Seine pour rejoindre ses pénates mais j'ai eu une pensée souriante pour tous les arachnophobes (dont je ne fais pas partie) qui découvrirait, en ouvrant leur sac, ce bel animal et ses questionnements géographiques sur ce côté de la Seine qui n'est pas le sien.  :)
Pour rappel, jusqu'au milieu des années soixante-dix, traverser la Seine était, pour de nombreux parisiens, une aventure touristique autant qu'une expérience mystique quand ce n'était pas purement de la haute trahison s'il s'agissait de s'établir définitivement sur l'autre rive.

Ce qu'il y a d'agréable quand on dort dehors, c'est qu'on n'a pas à se préoccuper des factures, de la télé trop forte des voisins voire des voisins eux-mêmes.
On n'a pas non plus à retenir un digicode, à laisser quelque part un double de ses clés en cas de perte d'icelles (je suis un expert mondial de cette spécialité). On n'a pas à sortir le chien, la poubelle ou la belle-mère. On n'a pas à penser à tirer les rideaux, à bien fermer les volets, à triple verrouiller la porte.

Ce qu'il y a d'agréable quand on dort dehors, c'est qu'on n'a pas à penser à bien relever la lunette des toilettes.
Il n'est pas même nécessaire de remettre ses lunettes pour aller aux toilettes, juste à faire attention au sens du vent...  :)

Ce qu'il y a d'agréable quand on dort dehors, c'est qu'on profite à fond du chant des oiseaux.
Merles, pigeons, corneilles, pies, moineaux, geais, canards, poules d'eau et autres oiseaux dont je ne connais pas le nom. Dormir dans une volière n'est pas un inconvénient puisque, sans mentir, aucun de ces oiseaux ne songe, en nocturne, à accorder son ramage à son plumage. Exception faite des merles qui sont un peu les coqs de la ville : à peine le merle du soir s'est-il enfin tû que le merle du matin entonne "Comment vas-tu ?".

Ce qu'il y a d'agréable quand on dort dehors, c'est qu'on profite du lever du soleil sur la Seine et de cette lumière à fleur d'eau qui te ferait presque rendre l'ordinateur pour prendre le pinceau.
J'éprouve une admiration sans borne (ainsi qu' une pointe de jalousie) pour les gens capables de dessiner, de croquer, d'esquisser, de peindre. Je t'en ai déjà parler dans les commentaires de cet article et le corps de celui-ci (si tu as le courage de tout lire).

Ce qu'il y a d'agréable quand on dort dehors, c'est qu'on dispose de la plus grande chambre du monde, sans aucun mur et dotée d'une vue à 360°.
Et pas besoin de réserver, il y a toujours de la place.

Ce qu'il y a d'agréable quand on dort dehors, c'est qu'on jouit d'une forme de liberté assez rare.
On ne tourne pas en rond, dans un sens puis dans l'autre, comme une panthère du nord de la Chine perdue dans le Ve arrondissement de Paris alors qu'il lui aurait suffit de remonter le boulevard de l'Hôpital pour retrouver des compatriotes qui l'aurait certainement accueillie comme on accueille une livraison d'onguents ou d'aphrodisiaques mais au moins ne serait-elle pas à s'user le museau contre le verre épais de sa cage alors que des centaines de sandwiches multicolores lui font des "Coucou le gros matou !" de l'autre côté de la vitre.
(note géographique pour les non-parisiens : le premier grand quartier chinois de Paris est dans le XIIIe arrondissement, mitoyen du Ve par le sud-est.)

Par contre.

 Ce qu'il y a de désagréable quand on dort dehors, c'est qu'on n'est pas certain de retrouver son banc préféré qui aura été squatté par un camarade plus prompt à s'endormir et qu'il faudra parfois marcher longtemps avant de trouver un emplacement sympathique.

Ce qu'il y a de désagréable quand on dort dehors, c'est qu'on dort peu
On se couche tard, il faut attendre que les fêtards rentrent chez eux et libèrent un banc. On se lève tôt. Réveillé par la sarabande des joggers qui font crisser le gravier de l'allée de leurs foulées plus ou moins élégantes dès que le jour se lève.

Ce qu'il y a de désagréable quand on dort dehors, c'est lorsque, comme ce soir par exemple, il se déverse en quelques minutes des trombes d'eau qui rendront impraticables les bancs et les sols et qu'il faudra trouver le moyen de passer la nuit autrement que paupières closes jusqu'à ce que démarre le premier métro, histoire de somnoler quelques instants d'un terminus à l'autre.

Ce qu'il y a de désagréable quand il fait froid et que tu habites dehors, c'est que ta bite est dehors quand tu te lèves la nuit pour pisser.
La faible température externe transforme alors ton boa en lombric et tu te pisses sur les doigts. Heureusement, cela les réchauffe et, par effet de conduction, cela réchauffe aussi ta bête et stoppe ainsi sa régression centimétrique.
Finalement, la nature est bien faite. Mieux faite que la braguette à fermeture éclair de mon jean qui possède dans sa partie basse une sorte de cavité constituée par le retour d'ourlet du tissu et qui est suffisamment douée pour attirer et coincer la languette métallique de ladite fermeture lorsque je zippe icelle vers le bas, languette que mes pauvres doigts gourds de vieillard à moitié endormi peinent à récupérer... Surtout quand, en plus, il fait froid...  :)

Ce qu'il y a de désagréable quand on dort dehors pourrait bien sûr être évité en prenant place dans la cage de l'orang-outang.
J'aurais même de la paille pour me couvrir et me tenir au chaud. Je n'aurais rien à faire, pas même à me déplacer pour me nourrir. Je regarderais passer la vie à l'extérieur, le regard résigné et le geste las. Je n'écouterais pas les gens discourir sur mon espèce menacée et la chance que j'ai de ne pas être morte brûlée vive dans un incendie de forêt, là-bas, dans cette jungle qui se raréfie, cette jungle moite et verte qui est inscrite en molécules de feu dans chacune de mes cellules. Je ne les écouterais pas car je ne parle pas leur langue. Je ne parle même plus ma langue. À quoi me servirait-elle ?

Ce qu'il y a d'agréable (et d'indispensable) quand on dort dehors, c'est qu'on garde la faculté de gueuler — et si on ne l'avait pas, on la développe.
Gueuler pour le plaisir, gueuler pour dire qu'on existe, gueuler pour se faire croire qu'on est encore capable de faire des choix, gueuler pour simplement entendre sa propre voix, pour entendre au moins une voix.

Les photos.



À la réflexion, il y a quelque chose d'étrange dans cette rencontre entre celui qui dort dehors et ces bêtes sauvages contraintes à l'enfermement.

Toutes ces espèces ont l'habitude, elles, de dormir dehors. C'est même dans leur nature profonde. Ce n'est pas dans la mienne. Ce n'est pas dans la nature de l'Homme qui, très tôt, s'est réfugié dans les cavernes avant d'apprendre à construire des huttes.

Si personnellement j'ai bien eu conscience d'être au centre d'un paradoxe, je ne crois pas que ces bêtes m'aient perçu comme une bizarrerie. Pas plus bizarre en tout cas que les nombreux visiteurs habituels. Ce qui pose la question de la conscience de l'habitat chez l'être humain, non pas tant comme territoire géographique, avec ses frontières, sa superficie, sa défense, mais comme part intrinsèque de son identité.

Chez l'animal, territoire et habitat se confondent.
Le loup n'a pas de calendrier de louves sur les parois de son terrier, l'hirondelle ne va pas faire la queue chez le castor, le samedi après-midi, pour agrémenter son nid de mobilier en bois.

Chez l'animal, l'habitat hors-belle-étoile (terrier, nid, galerie, etc) est avant tout lié à la reproduction et à la protection des petits (dans certains cas, à l'hibernation).

Chez l'Homme, l'habitat a évolué jusqu'à devenir une seconde peau et un musée de soi.
La qualité de la décoration lui est souvent plus importante que la pérennité des fondations. Il y expose sa vie (réelle et fantasmée) sous forme d'objets manufacturés qui indiqueront aux visiteurs la part de personnalité qu'il consent (consciemment ou non) à mettre en avant.

La perte d'un habitat n'est, chez l'animal, qu'une contrainte temporelle, le temps de se déplacer plus au sud ou plus au nord. Il n'y a pas d'affection. Que de l'affectation.

La perte de son habitat, pour l'Homme, est souvent vécue comme un drame majeur. Une amputation. Une régression. Une faute.

Et si ce n'était qu'une péripétie ? Un habitat de perdu, dix de retrouvés !
(cool, j'en revends neuf et je refais le premier à neuf !)

Chez l'animal, un habitat définit un groupe, voire une espèce.
Chez l'Homme, l'habitat représente l'individu plutôt que le groupe. Et les nombreuses façons et complications pour y accéder sont les preuves de sa fonction sociale beaucoup plus que de sa fonction écologique (au sens propre de ce mot et non au non-sens politique auquel il fait trop souvent référence).
Or, s'il y a une fonction sociale à l'accession d'un habitat, il y a obligatoirement une fonction sociale à sa perte, fonction variable selon la psychologie et les antécédents des individus concernés.
Les notions d'accession et de perte ne sont que des relations d'ordre qui unissent l'objet 'Homme" et l'objet "habitat".

En conséquence.

Dormir dehors nous ramène à notre animalité et pas seulement dans ce qu'elle aurait de "sauvage" (comme le contentement physique à dormir "à la belle étoile" lors de vacances dans des régions chaudes et étoilées).
Dormir dehors c'est expérimenter au mieux la conscience de l'instant (son appréciation, parfois son urgence). Cet instant, qui n'est que la prolongation de l'instant précédent sans chercher à être l'origine de l'instant suivant. Cet instant qui nous éloigne des débats métaphysiques dans lesquels l'essence précède la conscience alors que, tout animal sait cela, l'essence ne précède que les automobiles et ses rejets au loin les suivent...

Dormir dehors est une façon d'élargir la connaissance de soi et son rapport à l'univers. Ce n'est peut-être ni la plus simple, ni la plus agréable, mais certainement l'une des plus efficaces.
C'est une manière de voyager entre l'infiniment grand et l'infiniment petit et d'y voyager en compagnie de la relativité et de l'empathie. Relativité de nos émotions particulières, empathie pour la globalité dont nous faisons tous partie.

Dans tout ce qu'il peut y avoir d'agréable ou de désagréable à dormir dehors (en accord avec la relativité de nos émotions particulières), il n'y a souvent que l'indication de notre nature profonde et la distance que l'on a réussi à mettre entre l'animalité dont on vient et le transhumanisme vers lequel on se dirige.

Car l'humanité n'est qu'une étape.
Coincée entre le sol et les étoiles. Déchirée entre son besoin irrépressible de quitter le premier et son envie impatiente de rejoindre les secondes.
L'humanité est une entité en transition, en voyage, en progrès, ad vitam.
Mais à jamais encombrée de l'animal qui sommeille en elle.

Que cet animal dorme dedans ou dehors.


Femelle orang-outang de la ménagerie du Jardin des Plantes, Paris 5e.
Femelle orang-outang de la ménagerie du Jardin des Plantes, Paris 5e.
(photo de l'auteur - 06 mai 2014)

4 commentaires

  1. #1

    Par le à

    Peut-être aussi que le manque d'interactivité sur ton blog s'explique par le fait que tes textes dérangent... ou disons que ce qu'ils expriment de ta situation met mal à l'aise ! Non ?!

  2. #2

    Par le à

    Dérangeant, peut-être... mais je suis mal placé pour en juger, forcément. :)

    J'essaie bien de m'en détacher mais cette situation extrême influence obligatoirement ce que j'écris...

    Le prochain (en cours de relecture et de correction, à paraître demain) sera plus léger (peut-être trop, du coup). ;)

  3. #3

    Par le à

    Je dirais même, comment faire l'impasse sur ce que tu vis ?!

    J'admets néanmoins que la petite bourgeoise que je suis n'est pas toujours très à l'aise... Plus d'une fois je me suis demandé s'il m'était possible de te donner un coup de pouce.. pour me heurter constamment à plein d'obstacles, le premier et pas des moindres : le sentiment que l'artiste, l'idéaliste, l'homme libre et vieux vagabond que tu es (comme on pourrait parler de "vieux célibataire") ne pourra jamais se plaire, ou même s'adapter à ce que je peux lui proposer. Ensuite il y a tous les contingents matériels, administratifs et que sais-je encore... comme par exemple celui de posséder le permis poids lourd !!! sans parler que tout ne dépend pas de moi... sans parler que je vis dans un bled paumé qui n'a rien à offrir... sans parler que je te vois si bien en écrivain !!!

    En attendant, je suis là...

  4. #4

    Par le à

    Comme déjà dit à propos d'autres articles, il y a un différentiel d'exagération (positif et négatif) entre la réalité et ce que tu peux lire. :)
    Certaines situations sont peut-être pires, d'autres sûrement meilleures mais peu importe (au moins pour la publication).

    Ton coup de pouce, c'est ta présence sur ce blog. :)
    Le "vieux machin" que je suis devenu (sans que ça me paraisse péjoratif) sait prendre les bonheurs comme ils viennent.

    Et puis je suis bien entouré : la "vieille" équipe veille (friday on my mind) ;) ... et Paris ! :)

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