Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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La chasse aux chômeurs

« Messieurs. Et Madame, oui, là, voilà on va pas y passer la matinée, si ? Bien. OK. Je suis ministre mais personne ne me connaît. Je pourrais prendre le métro que personne ne s'en apercevrait. Il me faut donc une action d'éclat pour faire parler de… Branlochon ! Encore en retard, évidemment… Nan ! Je me fous que votre mobylette soit diabétique ou que votre belle-mère perde de l'huile par le pot ! Quand je dis huit heures, c'est huit heures  ! Quelle heure il est Branlochon, mmmmh ? Huit heures ? Vous êtes sûr ? C'est pas une raison ! Asseyez-vous !
Donc. Il me faut une mesure phare de manière à faire passer mes collègues pour des abrutis et au prochain remaniement (entre Noël et Mardi-Gras), hop, bibi premier ministre ! Bien. Qu'est-ce qu'on a en stock ?

— La reprise des essais nucléaires en surface ? Naaan, trop gros.
— La suppression de l'ISF et de la TVA ? Pas mal, pas mal… mais je vous rappelle quand même, au cas où vous ne liriez pas les journaux, qu'on a quelques milliards d'euros à trouver rapidos ! Autre chose ?
— La reprise des essais nucléaires en sous-sol ? Vous êtes con Branlochon ou quoi ? Qu'est-ce qui ne va pas ? Non et non ! Je ne crois pas que techniquement parlant il soit possible d'extraire du gaz de schiste après une explosion nucléaire souterraine… Vous voulez finir dans le cabinet de la folle, c'est ça ? Bon, alors concentrez-vous ! Quoi d'autre ?
— L'interdiction du voile sur les bateaux ? … Et ça vous fait rire ? Il va y avoir des chômeurs parmi vous si vous ne me trouvez pas une vraie idée dans les trois minutes !
— La chasse aux chômeurs qui font rien qu'à frauder ? Branlochon, vous faites une fixation sur les radiations, c'est ça ? Mais c'est une idée. Ça peut s'envisager. Ça ne froissera pas grand monde, à part les chômeurs, mais on s'en fout des chômeurs, est-ce que je suis chômeur, moi ? Bon. Et surtout ça fera plaisir aux nouveaux amis du président. Allez, je vais prendre ça. Rédigez-moi un truc couillu pour midi et convoquez la presse. Le monde va m'entendre ! Non, Branlochon ! Pas seulement Le Monde, crétin ! Toute la presse ! »

Et c'est ainsi que ce cher ministre (cher d'un point de vue budgétaire) en est venu à faire sa stupide et inadéquate déclaration sur le renforcement des contrôles censés détecter et radier les chômeurs qui ne chercheraient pas de travail.

Sans nier la réalité d'une fraude, il convient quand même de remettre les choses en ordre et de rappeler à ce ministre (qui n'a jamais vraiment travaillé puisqu'il est un apparatchik de son parti) que les conditions sociales et économiques actuelles ne sont pas des plus propices pour trouver ou retrouver un emploi digne de ce nom. C'est-à-dire un emploi suffisamment rémunéré pour permettre à celui qui l'occupe de se loger, de se nourrir, de se déplacer, de se cultiver. Car si un emploi, dans un pays comme la France, ne sert pas à ça (a minima), ça ne sert à rien. On ne construit pas un tissu social avec des esclaves et des emplois précaires.
Et les vrais emplois ne courent pas les panneaux d'annonces des agences Pôle-Emploi.

C'est pourquoi sa réflexion me paraît stupide et inadéquate en ce qu'elle ne vise probablement qu'à faire remonter son auteur dans l'estime des patrons du MEDEF, devenus tout récemment les vrais ministres du travail depuis que le premier ministre a validé leurs vues — certains diraient leurs bévues — avec un enthousiasme digne d'une groupie pour un groupe de chanteurs pubères.

Une proposition stupide

Stupide parce que ces contrôles existent déjà et qu'ils permettent d'estimer la fraude à près de 40 millions d'euros, ce qui n'est pas rien mais qui ne représente pas grand-chose au regard de l'estimation totale de la fraude, notamment fiscale.

Stupide parce quand on pose la question d'une fraude il faut immédiatement se poser la question corollaire de la faille dans le système qui permet la fraude. Le plus urgent étant certainement de combler cette faille. Certes, aucun système n'est infaillible. Et pour cette raison, un renforcement des contrôles sur les procédures internes de Pôle-Emploi serait certainement plus efficace pour faire baisser le nombre de fraudeurs sans toutefois les éliminer complètement. Par définition, le nombre exact de ces fraudeurs est inconnu. Il y a ceux qui se font prendre (les procédures actuelles sont donc relativement performantes) et les autres.

D'un point de vue purement philosophique, la fraude a une utilité sociale évidente : montrer les limites d'un système. Ainsi, la rupture d'un élément mécanique dans certaines conditions d'utilisation non prévues ou insuffisamment testées, sert à montrer les limites de résistance de cet élément et permet ensuite de travailler d'abord sur la compréhension de cette rupture puis sur l'amélioration de cette résistance.

Les développeurs de logiciels, et malgré tout le soin apporté à leur travail, le savent bien. Aucun logiciel (du plus simple au plus complexe et à fortiori le plus complexe) n'est parfaitement à l'abri de failles de sécurité (les fameux bugs). Un logiciel sûr est simplement un logiciel dont la faille n'a pas encore été découverte. Les informaticiens ont d'ailleurs des tonnes de procédures pour tenter de découvrir et de corriger ces failles. Mais ils savent parfaitement qu'ils ne les corrigeront jamais toutes. Ça fait partie du jeu. D'autant qu'un correctif peut aussi amener une faille…

Ils savent aussi, car leurs systèmes de vérification sont pour la plupart bien rôdés, que la faille principale d'un logiciel est située, disent-il, « entre la chaise et le clavier ». Autrement dit, le facteur humain est le plus gros facteur de dysfonctionnement d'un logiciel (y compris dès sa phase de conception par les informaticiens eux-mêmes qui ne s'excluent pas de ce facteur humain).

On le constate également dans les systèmes politiques les plus répressifs. Les prisons ne sont pas remplies que d'opposants ou de dissidents. Il y a aussi nombre de voleurs et d'assassins. Ici, la dissuasion par la force, même la plus extrême, n'est pas suffisante pour éradiquer totalement les fraudes. Il y a toujours une faille, toujours un passage, toujours une possiblité de passer outre. Se rappeler que c'est ainsi, qu'un beau jour, un être unicellulaire est sorti de l'eau et a profité d'un bug dans son système respiratoire pour se gaver de l'air ambiant puis, dans la foulée, inventer le football et la vodka.

La fraude à un système fait partie intégrante de ce système. Elle le valide en tant que système évolutif — donc constamment améliorable — à condition, bien entendu, que les procédures de contrôles ne soient pas elles-mêmes entachées de trop de bugs.

Une proposition inadéquate

Inadéquate parce qu'au moment où le gouvernement auquel appartient ce ministre (non, je ne le citerais pas, ce blog n'est pas une poubelle) joue la carte de la « consolidation financière des grandes entreprises » — ce qui est son droit même s'il n'a pas été élu pour ça — il est malvenu de laisser entendre à ces entreprises (la plupart étant des multinationales richissimes) que les subventions dont elles seront gavées leur permettront d'embaucher à moindre coût (et sans garantie de pérennité) des gens affaiblis (psychologiquement et financièrement) par leur condition de chômeurs suspectés de fraude et qu'ils auront tout intérêt à accepter le premier emploi venu (comme par hasard, un CDD à temps partiel à 70 % du SMIC et à 150 kilomètres de leur domicile (si domicile ils ont toujours) — « Ha, non… Les frais de transport restent à votre charge. Mais vous pourrez peut-être les négocier ? »).

Ce ministre devrait songer que si l'on appliquait le même type de raisonnement aux promesses électorales, il y a longtemps que lui et ses potes feraient la queue à Pôle-Emploi. Ce qui n'en améliorerait pas les statistiques. Mais peut-être qu'ils y gagneraient une meilleure compréhension de ce qu'est réellement un passage durable par Pôle-Emploi : ses stages bidon sur lesquels s'engraissent les boîtes de formation privées, ses conseillers au bord de la dépression, ses agences inhospitalières, ses horaires inadaptés, ses annonces mal rédigées, son matériel obsolète, ses formulaires d'un autre âge et l'impression général de gâchis humain qui en ressort.

Comme si la problématique « offre d'emploi – demandeur d'emploi » relevait d'une simple logique binaire, d'une simple association par paires, comme les premiers jeux d'éveil dans les crèches et les maternelles.

« 350 000 offres non pourvues ? Alors qu'il y a six millions de chômeurs ? Branlochon, contrôlez-moi tous ces fraudeurs ! »


Autopsie d'une agence Pôle-Emploi : le ministère ne voit rien d'anormal.
(photo de l'auteur - Paris 07e - 21 août 2014)

4 commentaires

  1. #1

    Par le à

    Cela fait 3 ans qu'on n'arrive pas a embaucher du personnel compétent et motivé (depuis que les ancien sont partis à la retraite). On ne comprend pas. On ne comprend pas avec le taux de chômage actuel pourquoi c'est si difficile. Le type qui répond à nos attentes (sérieux, bosseur, motivé et compétent) a souvent déjà du travail (les entreprises se les piquent entre eux !). Nous avons essayé l'ANPE, nous leur avons communiqué nos besoins. Rien. il n'y a rien qui bouge, pas de contacts... Nous cherchons parmi les jeunes, nous leur offrons une chance de démarrer, nous les formons malgré le peu de temps et de moyens. Déception sur déception... des branleurs ! Pas plus tard qu'aujourd'hui un jeune de 24 ans qui devait commencer ne s'est pas présenté. Je viens de déchirer son contrat. Il était au chômage. C'est le patron qui est monté sur l'engin à sa place, pour ne pas planter le client et perdre de l'argent... c'est pas le moment de perdre de l'argent. J'éprouve un énorme sentiment de dégoût et de découragement. J'espère que le deuxième petit jeune embauché (20 ans), tout juste sorti de l'école prouvera qu'il y a moyen de faire quelque chose... :-(

  2. #2

    Par le à

    Le BTP est une activité à part dans la logique (ou l'illogique) du marché de l'emploi. Très peu de grosses entreprises qui du coup collectionnent tous les gros chantiers et redirigent plus ou moins correctement vers leurs filiales qui elles-mêmes se tournent vers des artisans qui eux-mêmes... Entre les contrats à la journée, au mois, le travail au noir, les règlementations compliquées, les normes de sécurité plus ou moins applicables... et les salaires peu motivants (en regard des varitations météo et de la pénibilité)... bon courage !

    Mets-toi à l'écriture ! :)

  3. #3

    Par le à

    En effet, le BTP est une activité à part... comme dans d'autres activités un peu pénibles (restauration, boucherie, maçonnerie...) elle souffre d'un manque d'intérêt grandissant. Mais en l'occurrence monter sur une machine avec siège amortisseur, radio et clim pour une salaire nettement au-dessus du smic c'est pas si dégueu... non ?! Enfin bon...

  4. #4

    Par le à

    Je rajouterai que ça fait 3 ans qu'on n'a pas fait de CDI, ça fait 3 ans qu'on ne garde personne et ce n'est pas faute de le vouloir. En de hors des grosses boites, ces usines à gaz qui emploient des gens comme ils achètent des outils... dans bon nombre de TPE et chez les artisans, on ne demande que ça d'avoir du personnel sur qui pouvoir compter à long terme et de nouer de vraies relations de travail et de confiance. Mais honnêtement, je vois un gouffre entre les attentes des patrons et ceux des salariés. C'est à couteaux tirés !

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