Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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Où est Charlie ?

Tu connais ce jeu qui a fait la fortune des opticiens : chercher, au milieu d'une foule dense et colorée, un grand dadais à lunettes et pull rayé (genre « Grand Duduche » mais en brun) au milieu d'un foule immense et bigarrée ?
J'y repense alors que, comme le souligne pertinemment Mademoiselle Catherine, il y a de fortes chances (ou de gros risques) que l'émotion suscitée par la tuerie dans les locaux de Charlie Hebdo ne retombe rapidement à un niveau d'indifférence à peine polie. Qui pleure encore les victimes du World Trade Center, les passagers du DC10 abattu au-dessus du Ténéré, les moines de Tibhirine, les noyés de Phuket, les irradiés de Tchernobyl, de Three Mile Island et de Fukushima, les poilus de 1914, les tondues de 1945, les dissidents disparus, discrètement disséminés en Sibérie, etc ?

Certes, on ne peut pas passer son temps à pleurer les morts. Une vie n'y suffirait pas et elle n'est d'ailleurs pas faite pour ça. Mais il est vrai que les émotions collectives sont toujours aussi promptes à naître qu'à disparaître. Et la facilité qu'apporte les outils numériques dans le relais des informations n'aide pas à prendre le temps de se poser les bonnes questions. Combien de "Je suis Charlie" d'hier iront s'abonner au journal qui a décidé de continuer sa route ? Combien parmi les nombreux manifestants de demain lisaient ce journal régulièrement voire en avaient déjà ouvert un exemplaire ?
Je ne serais pas, demain dimanche, parmi la « manifestation républicaine » en tête de laquelle seront présents les principaux adversaires de la liberté d'expression en Europe : Valls, Merkel, Cameron… Quelle hypocrisie !

Aussi la question qui se pose est : « où est Charlie » en chacun de nous ? Qu'est-ce que cette tragédie si rapidement relayée, hashtaguée et t-shirtée (sans rire, dès le lendemain, une boutique en ligne proposait des t-shirts floqués du slogan « Je suis Charlie ») nous révèle de nos peurs, de nos angoisses, de notre suivisme, de notre colère, de notre cynisme (l'entreprise 3 Suisses qui récupère ledit slogan… le bad buzz c'est toujours du buzz !) ?

Il faut posséder un œil de lynx depuis vingt-cinq générations pour apercevoir « où est Charlie » dans les hommages appuyés — trop appuyés — qui inondent la presse.
Il faudra regarder de près pour trouver « où est Charlie » dans les amas d'opacité juridique genre ACTA, CETA et autres TAFTA qui n'ont pas d'autre but que de restreindre la liberté d'expression (notamment sur Internet) empêchant les multinationales de commercer comme bon leur semble.
Il faudra être observateur pour discerner « où est Charlie » dans les programmes électoraux qui se durcissent comme une bite de prélat devant une école maternelle.
Il faudra plus que des lunettes à rayons X pour repérer « où est Charlie » dans les incivilités quotidiennes qui minent en profondeur la société.
Il se pourrait même qu'il faille en appeler aux souvenirs pour voir « où est Charlie » dans les futurs numéros du journal…

Condamner la folie meurtrière des djihadistes de cacaïda et de la dèche, OK. Participer à une récupération politicienne, non. Définitivement non.

Si toi aussi tu es « ni Charlie ni soumis », voici une collection d'articles hors solennité consensuelle :

N'hésite pas à en rajouter dans les commentaires (et tu es libre d'aller défiler, je ne t'en voudrais pas).


2 commentaires

  1. #1

    J'ose espèrer qu'il y aura tout de même demain quelques audacieux pour porter des panneaux « Je suis dans ton cul ! » (ou « Où est Charlie ? Dans ton cul ! ») ;)

    Et j'ajoute, pour compléter celui de Luz, l'avis du dessinateur Willem
    http://focus.levif.be/culture/livres-bd/willem-nous-vomissons-sur-ceux-qui-subitement-disent-etre-nos-amis/article-normal-360743.html

    Merci pour ce texte Eric !

  2. #2

    Par le à

    Loin d'un hommage aux dessinateurs et aux policiers assassinés, cette manif' me fait plutôt penser à celle qui fût organisée par la droite gaulliste pour reprendre la main après mai 68...

    À défaut de la pancarte d’un audacieux :) il y aura peut-être la même banderole qu'à Bastia hier soir pendant le match Bastia-PSG :
    « Le Qatar, financier du PSG… et du terrorisme. » :)

    Cette manifestation faussement républicaine est au contraire la négation totale du travail de l'économiste Bernard Maris et de ses leçons de déconstruction des impostures autant néo-libérales que néo-marxistes.
    Cette manifestation est une manière sournoise et dégueulasse de tuer une seconde fois « l'esprit Charlie » (dont on peut penser ce qu'on veut) en lui offrant un enterrement en grandes pompes.

    Cette après-midi, j'irais dans un café quelconque boire un coup à leur mémoire. Il y aura certainement plus de sincérité dans les larmes de condensation qui couleront le long du verre que dans tous les discours officiels entendus jusqu’ici.

    Par contre, il est possible que mercredi, en même temps que Le Canard Enchaîné, je fasse l'achat d’un Charlie.
    Pas forcément pour le lire, d'ailleurs. Charlie était avant tout (hors chroniques de Maris) un journal dessiné. Juste pour apporter mon obole à la continuation du bordel.
    Puis, comme le Canard après lecture, je le laisserais sur un banc ou sur un siège du métro pour qu'un autre en profite.

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