Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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Je suis chienlit

Tu sais que j'aime les chiens. Et pas seulement entre deux tranches de pain chaud. Mais si, regarde, c'est écrit là  : mi-homme, mi-chien, mi-molette. Je ne suis donc pas soupçonnable d'en dire du mal. Enfin, pas trop. Je trouve néanmoins que certaines personnes entretiennent des rapports étranges avec leur chien. Surtout en public.


Il est samedi. Le soleil est là et malgré la température encore fraîche, je sens qu'une petite promenade dans Paris me fera du bien. Je sors donc de la bibliothèque plus tôt que d'habitude et je marche tranquillement, au hasard. Mon regard est rapidement accaparé par le pittoresque kitschounet et poussiéreux qui encombrent les vitrines capharnaesques de vieilles échoppes essoufflées, guettées par le vorace decorum des implanteurs de fast-food, et les lourdes façades ouvragées des vieux et beaux immeubles bourgeois. J'en profite pour repérer des angles possibles — sans toutefois les noter, je vais donc ne plus m'en souvenir — si un jour je récupère un appareil à clichés. À un moment donné, au coin de la rue et du boulevard quasi perpendiculaire, je traverse la large bande de bitume fatigué, plus habitué au caoutchouc crissant des pneumatiques sur-gonflés qu'à celui, glissant, de mes semelles sous-collées. Ça et là, la morsure des démarrages en trombe a mangé le goudron et laisse entrevoir les pavés d'une prochaine révolution. J'ai encore traversé en dehors des clous — pour éviter de finir crucifié sur un passage piéton — et sans faire attention à la couleur des feux. Stupide atavisme parisien qui fonctionnait bien quand les taxis étaient eux aussi d'anciens titis, d'ex enfants des fortif's, des gavroches tombés dans le ruisseau des ivres Spartacus — c'est la faute à Bacchus ! — habitués à ces rueries de contrebande auxquelles ils prêtaient leurs concours en n'accélérant pas outre mesure tout en klaxonnant d'importance, à mi chemin entre le salut fraternel et la fâcherie paternaliste. Une fois de l'autre côté, après m'être fait copieusement insulté par une centaine d'automobilistes, une poignée de cyclistes, un demi bussiste et douze camionnettistes, je me retrouve immobilisé à l'orée du trottoir d'en face sur lequel il m'est impossible de poser un pied. Qui n'aurait pas été, de toute façon, ni un grand pas pour moi ni un petit bond en arrière pour l'humanité. Mais le passage est bouché et les gros 4x4 vengeurs me frôlent de plus en plus. La mairie aurait pu mettre un panneau indicateur et un garde-barrière :

Attention ! Un chien peut en cacher un autre.

Et effectivement. Après que le vieux berger allemand (que je pensais plus véloce) a enfin réussi à lentement trottiner jusqu'au réverbère pour checker ses messages — stupide atavisme bavarois… dès qu'il n'y a pas une ligne Maginot ou une défense brésilienne à contourner, y'a plus personne ! — c'est une espèce de long saucisson sur pattes qui cette fois obstrue le passage. Tellement long que tu as l'impression en voyant passer sa tête à 16h46, que son trou du cul n'en fera de même que vers 21h00 (hors passage à l'heure d'été — que j'ai encore ratée). Non content d'être long comme un raviolon (une spécialité de ravioli qui se mangent avec un archet), le bougrechien est équipé d'une laisse faite d'un amas incohérent de ficelles tressées —  en théorie, des cordes — d'une longueur approximative de trente et un mètres cinquante, au bout de laquelle un étrange personnage sans âge ni ramage qui porterait ombrage à son absence de plumage, me passe à côté tout sourire, et me lance un étonnant et joyeux Excusez-nous.

Nous ?

Tout de suite, je pense que c'est encore un frappadingue qui se prend pour Louis Pi (un bâtard des Louis III, XIV, XVI) et vu le quartier grand bourgeois dans lequel mes pas m'ont mené, ça ne me surpend pas trop. Mais alors que je peux enfin poser un pied sur la margelle en ciment du trottoir — au moment précis où le flot des furieux véhicules est stoppé net dans sa hargnesse pollueuse par un feu soudain rougissant de timidité à l'idée d'être fixé par autant de klaxons impatients — voilà que l'homme parle à son chien dont je n'ai pas saisi le nom. Un vocable qui m'a aussitôt fait penser à une razzia viking. Un mot plein de consonnes froides et rugueuses se disputant la seule voyelle du groupe. Peut-être aussi que l'allure du bonhomme — en mode Hamlet revenant trop tôt du Loto de l'amicale bancale des anciens héros rigolos du théâtre shakespearien — m'a-t-elle influencée.

Toujours est-il qu'il lui tînt à peu près ce discours :

— Vkråstndrkng, s'il-te-plait, rappelle-toi que je dois aller poster cette lettre et faire quelques achats.

Vkråstndrkng fit comme s'il ne comprenait pas le français et exprima toute son empathie en levant sa courte patte contre la canne d'un vieillard daltonien qui attendait là depuis vingt-cinq ans de pouvoir traverser.

— Ne fais pas semblant de ne pas m'écouter, Vkråstndrkng, cela m'attriste profondément. Je vais être obligé de remettre à demain notre sortie au bois.

Vkråstndrkng a levé la tête vers le bonhomme, genre Tu sais à qui tu causes ? mais le gars avait déjà fait demi-tour. Penaud, le chien en fît de même. Il a donc fallu que je poireaute un bon quart d'heure supplémentaire le temps que tout le chien soit passé à une allure de sénateur arrivé en retard à la cantine et repartant boudeur vers une sieste subventionnée. Au moins leur conversation — car il s'agissait bien d'une conversation — m'a fait sourire. D'autant que j'étais peut-être aussi neuneu avec le mien. On se rend compte assez difficilement par soi-même de l'anthropomorphisme infantile que l'on s'acorde avec nos animaux de compagnie. Justement parce qu'ils sont « de compagnie ».


Plus j'y repense et plus je me dis que tout a basculé à la mort de mon chien.
Il est mort sous la pluie, la tête sur mes genoux. C’était déjà sa position préférée lorsqu’il s’ingéniait à me prouver qu’il pouvait être un parfait gentledog et qu’il n’y avait donc pas de raison que je l’oblige à dormir par terre alors qu’il restait de la place sur la banquette. Le soir venu, après une rude journée de labeur — car en ce temps-là je travaillais dur — je me délassais en m’avachissant sur le canapé moëlleux, un journal dans une main, une bière à proximité et de la musique tout autour. Le chien avait eu sa promenade, sa gamelle et ses guili-guili-c'est-à-qui-le-chien-chien. Il s’étendait alors au pied du canapé, étirait jusqu'à la limite de leur élasticité ses cinquante kilogrammes de bon gros chien pour n’être plus relié au sol que par une ou deux basses-côtes puis se laissait retomber lourdement et ronflait en pétant, les babines agitées de soubresauts qu'il était difficile de ne pas prendre pour des restes d'anxiété, des résurgences cauchemardesques qui devait le ramener au dehors, dans sa vertigineuse solitude de chien perdu ou pire, abandonné, avant qu'il n'entre pour s'abriter dans l'entrepôt où je travaillais, ayant sans doute instinctivement compris qu'il y avait dans cette grand boîte en briques, une autre solitude à laquelle s'attacher.

Absorbé par ma lecture je le laissais grimper subrepticement, plus félin qu'orphelin, retrouvant d'un coup toute la discrétion des pas de loups qui permirent à son grand-père déjà chien de conter discrètement fleurette à sa grand-mère encore louve au fin fond d’une forêt des Carpathes ou sur la pente abrupte d'une montagne provençale avant que les surproducteurs de moutons ne transforment le vaste paysage en chasse jalousement gardée. Car elle est là, la véritable raison de refuser par eux le retour du loup dans les alpages : la concurrence aux chasseurs. Les chiens errants ont de tous temps égorgés des centaines de moutons sans qu'on pense à en abattre un seul (car utiles pour la chasse). Persuadé que je ne l’avais pas vu, il s’allongeait à mes côtés avec la grâce et la légèreté d’une plume d'hirondelle effleurant une culotte de soie. Puis il posait la tête sur mes genoux, me regardait d'un œil par en-dessous, esquissait une sorte de sourire puis se rendormait, cette fois profondément apaisé, la respiration régulière et l'anus au chômage. Parfois, je me laissais aller à promener ma main sur son pelage rêche et fauve, un dégradé inégal ocre et sable, allant du quasiment blanc sous le ventre au presque noir le long de la colonne vertébrale. Alors il rouvrait l'oeil en soulevant légèrement la tête, me le pointait direct au visage pour me dire Tu ne vas pas me virer, hein ?. Rassuré, il se repositionnait dans sa couette imaginaire, se tournant et se retournant en arrachant au passage la moitié de mon journal après avoir, d'un seul coup de queue, balancé le cendrier et renversé ma bière.

Le jour où il est mort, j’ai eu beau passer la main sur son poil, il n’a jamais rouvert les yeux. Il ne s’est même pas retourné. Je l’ai transporté jusqu’au fond du jardin et j’ai creusé, creusé, creusé… Avec le recul, il me semble que je creusais aussi la tombe dans laquelle je prends place peu à peu.

C’était un chien de la rue et je ne pouvais pas deviner qu’il allait m’y emmener.

Dans la haute-antiquité égyptienne, et probablement déjà auparavant, le chien était une divinité censée accompagner les êtres humains dans leur court périple terrestre puis les préparer à leur séjour dans l'au-delà. D'où la représentation d'Anubis en embaumeur. Aujourd'hui les chiens sont bien plus réputés pour embaumer l'atmosphère de leurs haleines fétides. À moins que cette pestilence ne soit qu'une allégorie de la décomposition des corps qu'ils sont censés accompagnés… ?


Nonobstant les origines lupines de ce blog, parfois, dans un délire éphémère de quelques secondes à peine étourdissantes, je me dis que j'aimerais bien être un chien. Comme dans cette chanson de Léo Ferré.

Je suis un chien ? Perhaps…

Mais je ne suis pas un chien. Je suis moins qu'un chien. Un chien a le droit de pisser contre un arbre ou un mur. Il peut même renifler l'entrejambe de ses congénères et plus si affinités. Ou leur sauter à la gorge. Je suis moins qu'un chien. Même pas l'ombre d'une main promenant l'ombre d'un chien. Rien qu'un homme ? Pas si sûr. Rien d'un homme. Un « pas-des-nôtres ». Un autre. Un autre halo pathétique. À peine un australopithèque, pas même un ostrogoth ou un n'os trop rongé. Un truc qui dépasse et qui gêne. Pas encore un abcès. Mais déjà en excès. Excès de vie. Excès de subsides. Excès de présence. Comme mes compagnons, sans lit à défaire et sans vaisselle à faire, je prolifère ! Je vais bientôt quitter ma peau de mammifère. Je vais prendre racine (qui l'avait molle hier) et démonter ce qu'yeux ne voient pas de râblé chez les faucons d'Orsay et leurs balcons abscons qui débordent de flacons pièges-à-cons ! Enfin me transformer en svelte conifère. Et tenter de rejoindre les cîmes qui interfèrent avec la stratosphère. À moins que fatigué d'être offert aux courants d'air aléatoires, lassé d'avoir souffert de vents contradictoires, je ne préfère croiser le fer avec les re-loups mortifères qui vocifèrent des Va te faire… pendant leur transfert en enfer !
J'ai les crocs et je prolifère… comme du chiendent !  :)

Je suis chienlit.


Et pour finir sur un sourire (et sur une private joke), une petite pensée pour ce pauvre aveugle supporter du PSG (forme aiguë de pléonasme) qui va hériter d'un chien supporter de l'OM…  :)


2 commentaires

  1. #1

    Par le à

    Beau.
    T'as failli m'arracher une larme avant de me rappeler la terrible frustration de ce weekend... : ce pauvre Vkråstndrkng qui n'a pas eu sa sortie au bois !

  2. #2

    Par le à

    L'avait qu'à me laisser passer. Peut-être serait-il encore en train de courir sans laisse entre les chênes ou de se reposer entre deux bouleaux... :)

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