Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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Écrire #4

Écrire. Inévitablement. Mais l'écriture, en tant qu'invention intrinsèquement humaine, n'échappe pas aux contingences technologiques même si elles sont moindres que pour d'autres disciplines comme la photographie ou le cinéma. Avant d'en arriver aux supports numériques, l'écriture s'est alanguie sur d'autres planitudes parmi lesquels le papier restera sans doute le plus emblématique. Avant cela, des tablettes d'argiles aux plaques de marbre, des rouleaux de papyrus aux parchemins en peaux de bêtes, les supports de l'écriture se sont améliorés autour de deux qualités fondamentales : permettre la conservation et faciliter la transmission.

L'invention de l'écriture a d'abord été purement utilitariste. Il s'agissait de conserver la parole, par nature éphémère et volatile. De transformer les mots en signes visuels. Il a d'abord fallu maîtriser le dessin. Tracer des courbes. Inventer la géométrie. Relier un tracé à un son. Se mettre d'accord sur la correspondance mutuelle entre sons et signes. Sans émotion. De l'information brute.

Puis peu à peu…

Décrire les chasses et les cueillettes avec un supplément qualitatif fait d'autres signes rudimentaires, précurseurs des adverbes et/ou des adjectifs : facilité ou difficulté d'accès à un emplacement et non plus seulement sa localisation, critères croissants (ou décroissants) des possibles dangers, description détaillée des diverses proies, fruits ou racines… Peut-être que le 1er avril de l'an - 547 612 avant Jesuis Christie, une faute involontaire dans une description amenât un groupe de chasseurs à se gaver de myrtilles sauvages et dodues comme des citrouilles ? À moins qu'un groupe de cueilleurs ne fût bien surpris de se retrouver face à un ours disputant aux hyènes la carcasse d'un quelconque ongulé ? Des signes nouveaux apparurent alors pour exprimer le mécontentement, la surprise, l'hilarité…
Je pars d'un principe non scientifique qui tient, d'une part, les peintures rupestres comme de l'écriture —  après tout, la disposition et le nombre de tel ou tel animal était peut-être une esquisse d'alphabet — et d'autre part, qu'avant la consignation méthodique et mésopotamienne sur tablettes d'argiles, il a pu exister un système de transmission de textes sur des supports biodégradables — larges feuilles de platanausorus ou nénuphars recouverts de signes tracés avec des pigments ou du charbon — ce qui expliquerait leur absence archéologique. Et l'angoisse de la page verte pour les écrivains de cette époque.

Puis peu à peu…

Passer de la description (ce que l'on sait) à l'interrogation (ce que l'on voudrait savoir). La complexité chère à Albert Jacquard est enclenchée et ne s'arrêtera pas. Du premier dessin maladroit indiquant la direction et le contenu d'un territoire de chasse aux imbécilités d'un Cynozophrène Mural, cette complexité a accompagné, non seulement l'évolution technologique des groupes humains mais également leur évolution psychologique qui a elle-même intensifiée la complexité du langage, donc de l'écriture, permettant à son tour de complexifier la technologie. Cette complexité a aussi permis, non pas d'affiner les émotions, mais d'en jouer : les exposer, les cacher, les travestir… L'information brute destinée au groupe s'est transformée en une diffusion subtile d'égologismes : recherche de pouvoir, billets doux, éruptions poétiques — les champignons toxiques n'étaient pas, loin s'en faut, aussi bien répertoriés qu'aujourd'hui. La parole des origines, nécessaire et suffisante, s'est effacée devant la grammaire et ses implacables et sournois illogismes plus aptes à tromper qu'à informer (oui, la politique est une tare très ancienne). La parole ainsi confisquée, l'écrit ainsi réglementé, comment exprimer l'ironie, l'humour, l'amour, le velours alentour d'où sourd la fin du jour ?

Si l'écriture n'est pas destinée à être publiée, le support importe peu. Tu te souviens peut-être de Sade emprisonné, interdit d'encre et de papier, se « soulageant » sur les murs de sa prison en utilisant le vin de sa pitance, puis son sang, puis sa merde !

Car écrire.

Écrire comme on respire. Pour insuffler de l'air au silence trop pesant. Le voir se fendiller, résister, puis éclater comme la gerbe d'un feu d'artifice dont les couleurs seraient des mots retombant avec une élégance proustienne pour s'en aller fonder un infini éblouissant. Ou bien se vautreraient comme des pétards mouillés dans la boue vergrisée du purisme morbide et de l'ordre arbitraire.

Et les mots de l'avère sont hormis mais de nous.

Halte-là, maraud ! Police syntaxique ! Vos papiers ! C'est quoi ce vocabulaire ? Vous l'avez fait vous-même ? Et votre grammaire ? Je vous ferais savoir qu'icelle n'est pas habilitée à circuler en vertu de l'alinéa machin, paragraphe chose, du code truc. Quant à vos métaphores ! Ha, ha ! Elles vont vous coûter cher… Je peux voir votre permis d'écrire ?

Aussi, garder pour soi ce qu'on écrit est souvent une façon de ne pas s'exposer à la moquerie, au sarcasmes, aux insultes. À l'instar de ces parents qui cachent un nouveau-né malformé pour ne pas endurer les quolibets du voisinage, les handicapés de l'écriture ne publient pas. Leurs textes ondulent dans leur esprit comme sur les étagères molles d'une bibliothèque de chair. Ils tournent, se rassemblent, se séparent, se retrouvent, s'éparpillent, se parlent, se répondent, se mentent, s'engueulent, se tuent parfois, à l'abri du monde et de ses passages piétons dont le marquage au sol serait matérialisé par le dos mouvant et colériques de crocodiles déments tandis que la signalisation autorisant la traversée ne durerait qu'une fraction de minute pour ne pas revenir avant cent cinquante lunes.

Pourtant, ce handicap n'existe pas. Ce n'est qu'une différence. Et la différence, ça se cultive. Ça devrait se cultiver. Non pas comme les tulipes dans les serres de Hollande qui n'ont comme différence que le lieu de leur vente. Mais comme des fruits rares. Qui ne supportent ni le gel, ni la pluie, ni le vent, ni les greffes d'aucune sorte. Des fruits qu'aucun insecte n'aurait l'idée de venir butiner. Qui resteraient toujours à l'état de bourgeons. De fines protubérances discrètes, intérieurement bouillonnantes d'une sève agacée de ne servir à rien.

Le numérique apporte une réponse froide et lisse à cette problématique. Le vrai défaut du papier c'est qu'il a été vivant. Il a émergé de la mousse. A résisté aux courses des chevreuils et aux ébats des sangliers. A grandi patiemment en laissant les oiseaux lui piailler de volatiles commérages. Les oiseaux auraient pu inventé l'écriture. Mais ils ont passé trop de temps à ne pas être d'accord sur la plume qui devait l'enfanter.
Plume d'aile ! s'agitait l'aigle. Pour qu'elle soit aérienne dans ses courbes ascensionnelles.
Plume de queue ! répliquait le rouge-queue. Qu'elle conserve son équilibre et qu'elle garde le cap.
Plume de gorge ! soutenait le rouge-gorge. Que sa voix se dévoile et que les voyelles se voient.
Plume de la patte droite ! proposait le mainate. Pour des jambages parfaitement réguliers et totalement normés.
Plume de la patte gauche ! chuintait la chouette en machant du chinchilla aux choux de Bruchelles. Pour même encourager les faux alexandrins.
Et la plume de mon bec ? fanfaronnait le héron au long bec.
Mais un bec n'a pas de plume ! s'écrièrent les arbres qui se mirent à rire si fort que les tressautements nerveux de la canopée firent choir au sol l'idée de l'écriture. Un sapiens passant par là, à la recherche d'un phacochère dînatoire, l'aura récupéré. Nonchalant mais perplexe.

Ça amusera toujours les gosses.


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