Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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Écrire #8 : une échelle pour plafonner la folie ?

En marge de tout ce qui a été vu dans les épisodes précédents (la série d'articles intitulés « Écrire » et numérotés de 1 à 7), il y a un aspect qui n'a pas encore été abordé : le style. La façon de mettre des phrases en forme de façon à en limiter ou, au contraire, à en multiplier les interprétations. C'est ce qui va immanquablement différencier deux auteurs racontant la même histoire. Exemple avec cette histoire que tu connais déjà : l'histoire du fou qui repeint son plafond (merci Gotlib).


Histoire de bien te faire perdre ton temps, je vais te donner ma version de cette histoire… Si tu es pressée, file directement à la fin de l'article où tu trouveras quelques versions (beaucoup, mais alors vraiment beaucoup) plus courtes. Et plus crédibles. Mais plus courtes.

L'histoire, en elle-même, est assez simple. Un fou, c'est-à-dire un homme n'ayant pas toute sa tête, peint un plafond, grimpé sur une échelle. Déjà cette phrase est ambiguë et il faut d'emblée préciser que c'est l'homme qui est grimpé sur l'échelle et non le plafond. Une façon de lever cette ambiguïté aurait été d'écrire Un homme n'ayant pas toute sa tête, grimpé sur une échelle…. Et encore. Dans ce cas, seul l'écrit lève l'ambiguïté puisqu'on voit que « grimpé » est accordé au masculin et correspond donc à « homme » et non à « tête ». Il se fût agi d'une personne n'ayant pas toute sa tête, grimpée sur une échelle…, l'ambiguïté aurait subsisté bien qu'une tête grimpée sur une échelle n'ait pas beaucoup de sens. Cela dit, une phrase doit-elle toujours avoir du sens ? À l'évidence, non, si on relit les justifications de Manuel Valls sur son escapade berlinoise.

Bien. Nous avons donc trois objets, un homme, une échelle et un plafond ainsi que les actions (les verbes) qui lient ces objets entre eux. L'homme et l'échelle sont en relation directe et cette relation est le verbe grimper. L'un est grimpé sur l'autre et l'une est grimpée par l'autre. L'homme et le plafond sont aussi en relation directe par le verbe peindre. L'homme peint le plafond et le plafond est peint par l'homme. Dans ces deux cas il y a une réciprocité dans la relation, réciprocité que traduit l'utilisation d'un même verbe. Reste une mytérieuse relation entre l'échelle et le plafond qui est une relation indirecte. En effet, pour que l'échelle et le plafond soit en relation, il leur faut un intermédiaire. Ici c'est l'homme. De par ces relations directes, l'une avec le plafond, l'autre avec l'échelle.

Ainsi, une relation indirecte unit deux objets habituellement déconnectés l'un de l'autre par l'intermédiaire d'un troisième qui lui possède une relation directe avec chacun des deux autres objets. Par exemple, au hasard, les deux relations directes, d'une part « Manuel Valls abuse de biens sociaux », d'autre part, « les français s'usent de maux sociaux », impliquent une relation indirecte entre l'objet « Manuel Valls » et l'objet « les français » par l'intermédiaire du mot « sociaux » qui est, autre hasard, l'homonyme de « socios », mot qui désignent les supporters du FC Barcelone.

En toute rigueur, et pour revenir à notre palpitante histoire, on pourrait considérer que la relation homme-plafond est aussi indirecte puisque vraisemblablement, entre le plafond qui est peint et l'homme qui peint, il y a (il devrait ou pourrait y avoir) un outil, un pinceau ou une brosse. Mais ce dernier objet n'étant pas précisé, peut-être l'homme peint-il directement avec ses doigts  ? Tout aussi vraisemblablement et tout aussi imprécisément, l'homme n'est peut-être pas pieds nus sur l'échelle et aurait alors une relation indirecte avec celle-ci par l'intermédiaire d'une quelconque paire de chaussures. Une relation directe n'est, de fait, qu'un ensemble de relations indirectes qui s'ignorent.

Ça va, tu suis toujours ?  :)

Une autre imprécision concerne le pourquoi de cette relation à trois. Sans préambule, le spectateur de l'histoire est immédiatement transporté au cœur de l'action. Un homme, sur une échelle, peint un plafond. Pourquoi ? Le plafond en avait-il vraiment besoin ? L'échelle aurait-elle été affrétée illégalement par le plafond pour satisfaire une envie personnelle de ravalement ? L'homme avait-il, de son côté, quelques réserves secrètes de peinture ? Qui, de l'homme, de l'échelle ou du plafond tire réellement les ficelles ? La suite de l'histoire devrait nous en apprendre un peu plus.

Auparavant, reprenons notre premier plan séquence : un homme, un fou, est grimpé sur une échelle et repeint un plafond. Notons que par un savant jeu de lumières astucieusement dirigées, l'ombre diffuse de l'échelle se reflète sobrement sur le plafond, derrière l'ombre projetée de l'homme. C'est là le signe évident, bien que discret, d'une complicité — au moins affective — entre l'échelle et le plafond, au détriment de l'homme.

Ira-t-on jusqu'à y voir la peinture allégorique d'une humanité déchirée entre son attachement à son origine terrestre et son besoin d'aller conquérir d'autres étoiles ?

L'échelle serait alors le symbole de l'évolution technologique qui permettra à l'homme — du moins le croit-il — de relier le sol (sur lequel repose l'échelle) et le ciel (dont le plafond est le miroir). En d'autres termes, il s'agit d'unir la matière et l'esprit et, au-delà de cette union, de permettre à l'homme d'en être autant le chef d'orchestre — le geste du peintre pouvant alors rappeler celui qui indique la mesure aux musiciens — que le simple témoin qu'il sera (re)devenu une fois redescendu de l'échelle pour jeter un regard global sur son œuvre. Néanmoins, l'ombre de l'échelle sur le plafond pourrait laisser penser que cette union de l'esprit et de la matière, cette communion de l'infiniment grand et de l'infiniment petit, existe préalablement à l'intervention de l'homme et indépendamment de celui-ci pour qui, de ce fait, grimper sur une échelle pour tenter de relier ce qui l'est déjà ne serait alors que la manifestion de sa vanité. D'ailleurs, l'imprécsion quant à la présence d'un pinceau ou d'une brosse va dans ce sens : la volonté de l'homme d'unir la matière et l'esprit est rendue illusoire par l'absence d'un outil adéquat.

Le message est clair : une échelle ne suffit pas pour repeindre un plafond.

Or, la deuxième partie de l'histoire, par un coup de théâtre aussi spectaculaire qu'inattendu, va venir chambouler ce bel édifice conceptuel. Car tandis que l'homme, grimpé sur l'échelle, peint le plafond, tandis que cet Homo sapiens encore singe tente avec ses machines et ses robots de donner un sens logique et purement mathématique au bordel sémantique qu'est l'univers, un travelling arrière nous montre un autre homme — un autre fou ! — au pied de la même échelle et qui s'adresse au premier en ces termes :
Accroche-toi au pinceau, j'enlève l'échelle !

Bon sang ! Quels rebondissements ! C'est un flot continu de métaphores qui d'un coup nous est proposé et qui fait exploser nos certitudes comme une crue exceptionnelle ferait voler en éclats un barrage. Les certitudes ne sont-elles pas, par ailleurs, un barrage à toute réflexion ? L'absence de réflexion n'est-elle pas, à son tour, un barrage à toute intelligence ? La certitude de l'impunité ne permet-elle pas à certain politicien d'utiliser des fonds publics pour aller se masturber devant des jeunes hommes en short ?

D'abord, et c'est un choc assez violent, il y avait bien un pinceau ! L'homme (celui qui est grimpé sur l'échelle) ne peint pas avec ses doigts : il a un outil et cet outil est un pinceau. Pourquoi avoir jusqu'ici dissimulé ce pinceau ? Deux pistes. Primo : pour symboliser ou l'ignorance ou la potentielle diversité quant aux outils du futur qui permettont des explorations plus poussées dans le vaste infini. Secundo : pour que cette histoire reste, malgré ses nombreux sous-entendus, cataloguée tout public. Car qu'est-ce qu'un pinceau sinon un truc avec un manche et des poils ? Nous avons, d'une part, la confirmation que la quête de cet homme est de nature technologique : les pieds sur l'objet-échelle pour rester en contact avec le sol, dans la main l'objet-pinceau pour relier, par l'intermédiaire de l'échelle et de son propre corps, ledit sol aux étoiles ; d'autre part, nous avons l'affirmation implacable, d'une cruauté à peine voilée, insinuant que cette technologie n'est qu'un substitut-chapeau-pointu à une sexualité animale qui ne le satisfait plus.

La présence de ce deuxième homme, fou également, au pied de l'échelle offre plusieurs lectures. Car son discours n'est pas seulement ambigu : il est à la fois mystique et philosophique et tente de concilier l'inconciliable, à la manière d'un Averroès pour qui, à rebrousse-poil des crétins fondamentalistes, la philosophie est non seulement permise par les textes sacrés mais surtout nécessaire à leur compréhension.

Ce deuxième homme est-il la conscience du premier ? On remarquera que, contrairement à l'échelle, il n'a pas d'ombre portée alors qu'il se tient près d'icelle (dans le cas contraire, cette ombre serait apparue dans le premier plan). Peut-être était-il légèrement en retrait, penseras-tu ? Non, il ne peut être que tout près voire collé à elle, comme le prouve la fin de son message : J'enlève l'échelle !, qui est une phrase conjuguée à l'indicatif catégorique. Il ne dit pas : Je ne vais pas tarder à enlever l'échelle…, indicatif décalé qui implique un temps et une distance entre l'objet et l'action sur cet objet, non plus que : Je passerais demain pour enlever l'échelle, là je file à Berlin voir le match., vindicatif plus-qu'imparfait.

Mais le plus étonnant — peut-être le plus subversif — reste la première partie du message : Accroche-toi au pinceau. Techniquement, rien d'impossible. Le pinceau, comme rappelé plus haut, est un truc avec un manche et des poils. On peut supposer — car tout le temps que dure l'action, on ne voit jamais ce putain de pinceau — on peut donc supposer que ce pinceau est tenu par le manche car seul un manche le tiendrait par les poils.

Plusieurs explications sont possibles.

Il peut s'agir d'une critique néo-marxiste, une relecture de la religion est l'opium du peuple pour laquelle le pinceau serait une trancendance rendant possible une vie éternelle (continuer à peindre) après la fin de la vie terrestre symbolisée par le retrait de l'échelle.

On peut aussi avoir affaire à une satire post-nietzschéenne, une relecture de humain trop humain dans laquelle le pinceau serait l'illusion d'une volonté de puissance : croire qu'on peut repeindre un plafond sans échelle (échapper à la contingence) en étant seulement équipé d'un pinceau (outil conceptuel par essence).

Plus improbable mais toujours possible, il s'agirait d'une analyse freudienne, mais surtout anal, une lecture inconsciente de Le jeu de mot et l'inconscient dans la sexualité de l'univers puisque le va-et-vient du pinceau sur le plafond, conjugué à l'inexorable montée de l'échelle serait la preuve du refoulement de l'escalade orgasmique œdipienne dans laquelle, tout en faisant l'amour à l'échelle (image de la mère nourricière), l'homme, par la peinture (archétype de l'Art), masturberait son père (le manche du pinceau comme symbole phallique et le plafond comme représentation de l'être supérieur, symbole de la puissance donc de la virilité).

À moins que ce ne soit qu'une absurdité cosmique dans laquelle l'homme, ce fou, profite de sa position dominante (grimpé sur l'échelle sociale) pour se livrer à sa folie (une finale de coupe d'europe est un peu le plafond de cette compétition) au risque qu'un autre fou (le peuple au pied de cette même échelle sociale) ne lui ôte violemment ses pouvoirs (en retirant brutalement l'échelle plutôt que lui demander poliment d'en descendre).

À toi de voir.


Variantes

Oyez l'ystoire de ce fol qui painctoit son toitel. Seurvinct un altre fol que adire : à le pincel acroiche-tei, j'ostois lez escheles.

Oh  ! Bah v'la-t-y pas qu'y a mon gars l'eugène qu'est pas un gros malin et qui r'peint eul'plafond. Pi y'a mon aut' gars l'émile qu'arrive et qu'est pas ben malin non plus, fieu ! et v'la t-y pas qu'il y dit à l'eugène : 'ccroche-toi ben à ton pinceau, vindiou, j'm'en vas t'enl'ver c'te bongu d'échelle.

C'est un homme sans esprit qui son plafond repeint
Quand vînt un autre fou et ce langage lui tînt :
Serait-ce à votre gré et s'il plaît à votre âme
De tenir fortement le manche de votre outil
Tandis que de mes mains j'ôte du macadam
Cette échelle sur laquelle vous avez pris appui ?

Il y a un four à pain au plafond. Un autre four aboie : décroche-toi du pinson, j'élève les chèvres.

Si le cœur t'en dit…  :)


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