Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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Écrire #9

Que raconte-ton vraiment quand on écrit, au moment où on l'écrit ? Parfois, entre ce qu'on s'apprête à écrire et ce qu'on écrit réellement il existe de subtiles différences qui ne sont pas que des fautes d'orthographe ou de syntaxe. On imagine une phrase, un concept, un dialogue… on promène ses mains sur le clavier et on y lit une autre phrase, un autre concept ou un autre dialogue. Souvent plus intéressants parce que venus de plus loin.

Il est possible de garder une maîtrise du processus mais ça demande beaucoup de préparation. Et comme personnellement, je le fais d'une manière plutôt instantanée, je n'ai pas une maîtrise absolue de ce que j'écris. Et tant mieux car ce qui m'intéresse le plus dans cet exercice est justement, non pas le pourquoi, mais le comment de ces déviances. Elles disent évidemment beaucoup de choses. Mais ne s'interprètent pas facilement. Certaines sont des réminiscences, d'autres des hypothèses, d'autres encore de pures constructions sans logique immédiatement apparente. Et ce sont ces dernières les plus fascinantes.

Les réminiscences sont très souvent liées à ce que je ne souhaite pas dévoiler. En tout cas pas de manière directe. Elles agissent comme des rappels voire des avertissements :
Attention… si tu ne me fais pas une petite place dans ton texte, j'irais me cacher dans le suivant…
Alors je leur fais une petite place en rebricolant partiellement la structure initiale du texte. Tout en les enveloppant discrètement d'un cocon syntaxique de mon cru que je leur vends comme une nécessité architecturale dans laquelle elles pourront s'ébattre à loisir. Surtout, ne pas les brusquer. Cette intégration forcée contente finalement tout le monde. Ces réminiscences sont présentes, elles s'expriment et, si je me suis bien démerdé, elles passeront en fait inaperçues et ne m'obligeront donc pas à manquer de pudeur sur certains aspects de ma vie que je tiens encore à garder non pas secrets mais préservés.

Les hypothèses sont plus étonnantes. Elles se comportent comme des réminiscences, pratiquent le même chantage avec la même réussite, mais ont la particularité d'être beaucoup plus souples dans leur intégration. Ce qui les intéressent, essentiellement, c'est de faire partie du voyage. D'être du nombre. Pour — sait-on jamais — peut-être se retrouver soudain mises en lumière — le fameux quart d'heure de gloire cher à Andy Warhol — au gré d'une contextualité fortuite, conséquence d'un rapprochement hasardeux permis par un cahot conceptuel. Et une imagination parfois sans limite. Car le véritable rôle de ces hypothèses n'est-il pas de « miner le terrain », de laisser ça et là de quoi rebondir en cas de panne ? De quoi esquiver certaines incohérences ? De quoi franchir l'implacable et rigoureux Hymalaya de la triste vraisemblance, le morne plausible, l'insondable banalité des grisailles quotidiennes, ces tue-l'amour de la littérature ?

Les pures constructions sont les plus fascinantes. Tu es sûre ? Je l'ai déjà écrit plus avant ? Ha, oui… Comme quoi certaines réminiscences sombrent vite dans le fondamentalisme imbécile (et moi dans le pléonasme facile) en confondant réminiscence et répétition… Bref.

À l'évidence, ces constructions tiennent à la fois de la réminiscence et de l'hypothèse sans qu'on puisse déterminer l'exacte part de chacune. Dans leur façon de se signaler à mon attention, elles sont proches des réminiscences en débarquant elles aussi à l'improviste mais à l'opposé des hypothèses puisqu'elles se foutent totalement d'être ou de n'être pas intégrées dans tel texte ou dans tel autre. To be or not to be n'est pas du tout leur question. Et puis même intégrée, une pure construction est tout à fait capable de se signaler à nouveau. Du coup, ce qui caractérise vraiment ces pures constructions, c'est leur persistence. Autant dans leurs formes que dans leurs propos. Et souvent je me demande si ces pures constructions ne seraient pas directement à l'origine et des réminiscences et des hypothèses qu'elles chargeraient de sonder le texte en cours, en fonction des qualités des unes et des forces des autres, un peu comme un général qui jetterait tel ou tel de ses corps d'armée dans la bataille selon le déploiement de l'ennemi et la topologie du terrain.

Tu te demanderas peut-être pourquoi ces constructions sont-elles qualifiées de « pures » ? Réponse : par pure envie littéraire.  :)
Le mot « construction » employé seul me semble posséder une connotation technique très cadrée. On pense à la construction automobile, aux métiers du bâtiment, peut-être au jeu de Lego®. Lui adjoindre le mot « pure » c'est le nimber d'une atmosphère mystérieuse et romantique. À ce propos, mais il faudrait que j'en fasse un article plus complet, fais-moi plaisir : ne confond plus jamais romance, romanesque et romantique. S'il-te-plaît. Merci.
Pour t'en souvenir, c'est facile. Les comédies romantiques sont de la romance. Les romans pleins de romances sont romanesques. Et les romances romanesques du XVIIIe et XIXe siècles sont en fait romantiques. Sinon, pense à l'arc-en-ciel. Les romances, de par leur niaiserie (qu'elles soient drôles ou non est juste un effet colatéral), sont la partie blanche, quasi transparente du spectre. Le romantisme, à l'opposé, en est le noir absolu. Entre les deux, le romanesque couvre toutes les couleurs et leurs nuances selon le talent et l'imagination des auteurs. Pour ma part, et tu as le droit d'avoir un avis différent, je me situe quelque part par là.

Pures constructions, donc. Que j'ai tendance à considérer comme des guides plutôt que comme des obstacles. Mêmes si elles semblent ralentir le processus d'écriture. En fait, elles le réorientent. Elles lui ajoutent ce qui lui manquait de vie. Élargissent sa vision. Enjolivent ses vicissitudes. Tempèrent ses vitupérations. Et perturbent quand même constamment de leurs videlles vipérines, les vibices vibratiles de son villeux visage. Elles maquillent ainsi un texte qui sans elles ne seraient qu'un morne alignement de mots desséchés tout en révélant, par contraste, son âpre platitude. Elles ne le dissimulent pas. Elles en mettent en valeur l'essentiel tout en le grimant du masque des fous.

Écrire, finalement, ne serait-ce pas mentir avec sincérité ?


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