Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
, - 667 mots - Aucun commentaire

Écrire #10

Le type s'est assis à six mètres de moi. Il a posé son gobelet en plastique transparent qui contenait un liquide sirupeux aux étranges dégradés de rouge comme si les fruits composant sa mixture s'étaient offert une partouze règlementaire. Puis il a sorti un stylo de son sac, puis un cahier à spirale. Il a approché la pointe du stylo de la feuille, puis l'en a brusquement retirée. L'a remise. Puis retirée. A plissé les yeux au ciel. A semblé trouvé une idée. Qui a semblé s'échapper sitôt que le stylo a voulu la coucher sur la feuille. J'ai souri, compatissant. Je me suis levé et suis parti avec l'idée.


Ainsi va l'inspiration comme une chienne alanguie mais toujours prête à mordre. Souvent elle joue avec tes nerfs. Tu es prêt à écrire et rien ne vient. Tu te lèves, tu marches… hop ! une idée ! Tu reviens devant ton écran, elle a déjà disparu. Je me répète (sauf si tu n'as pas lu les épisodes précédents) : nous ne sommes que des antennes à idées. Des récepteurs. Certes, nous avons toute liberté de style. Liberté relative cependant puisque celui-ci vient en partie de — quand il n'est pas entièrement calqué sur — nos lectures. Rien ne se crée, tout se transforme. La célèbre formule de Lavoisier, à l'origine pensée pour la matière, s'applique aussi aux idées. Le plus difficile à déterminer reste le pourquoi. Pourquoi, telle idée, à portée de toute antenne passant à sa proximité, se fixe sur ce récepteur-là et non sur celui-ci qui l'a pourtant également captée ? Également captée au lieu d'élégamment captive est peut-être le souci…

Ici, je crois, sans bien sûr pouvoir le démontrer ni même l'expliquer correctement, que la mémoire joue un rôle majeur. Non seulement la mémoire mais l'organisation de cette mémoire. Il est « possible » qu'une idée se fixe plus facilement si le récepteur de son choix a déjà quelques cousines idées bien rangées n'attendant que leurs parentes pour reconstituer l'entièreté du puzzle dont elles ne sont que des pièces livrées aux vents du hasard, en recherche perpétuelle (puisqu'antenne et récepteur ne sont pas éternels) des fragments qui combleront leurs manques.

C'est en tout cas de cette façon que je conçois mon écriture : la reconstitution d'une mémoire dissoute par la récupération aléatoire et fragmentée de ses bribes adjacentes qui débarquent comme des morceaux de noyés sur une rive escarpée. Des bouts éparpillés, incomplets, abîmés voire inadaptés. Qu'il faut bien transformer en phrases. Car nous ne sommes pas que des antennes, des récepteurs. Nous sommes aussi des transcripteurs puis des émetteurs.

Construire des phrases à partir de ce matériau épars n'est pas le plus difficile si la cohérence commerciale ou technique n'est pas la priorité. Il y a même plusieurs méthodes. L'une d'entre elles, totalement inefficace mais possiblement plaisante, est de les empiler au fur et à mesure de leur arrivée et d'y adjoindre quelques ponctuations comme on saupoudrerait de sucre une crêpe. Dressez, servez ! Il en résultera une grande poésie ou une bouillie grotesque. La limite entre les deux étant plus fine qu'un carpaccio de libellule dans l'estomac minimaliste d'un mannequin filiforme. C'est une méthode que j'aime bien. Je t'en ferai un livre, un jour. Que tu vois à quoi ça ressemble l'intérieur d'un cerveau en guerre avec lui-même. Autre avantage de cette méthode : visualiser ces idées et imaginer d'en rassembler quelques-unes autour d'un projet plus construit. Plus construit, ici, signifiant qu'en plus de signes de ponctuations disséminés ça et là, un travail sur la grammaire, le vocabulaire, la syntaxe aura été effectué afin de rendre, sinon compréhensible, au moins lisible le ragoût conceptuel ainsi concocté.

C'est de cette manière — façon ragoût conceptuel — que cette série sur l'écriture a vu le jour. Elle devrait, elle aussi, au terme imprévisible de son avancement reptilien — tant sinueux que tortueux — faire l'objet d'un rassemblement livresque. Revu, corrigé et augmenté (work in progress).

Projet qui s'ajoute donc à tous les projets en cours puisque l'antenne que je suis est — contrairement à ce qui ressort de l'émetteur — un aimant à forte attraction.


Écrire un commentaire…

Précaution anti-spam

… ou lire un article au hasard