Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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Les bouchers doubles

Ce matin, la chaîne de désinformation continue qui vitupère ses sempiternelles insanités dans la plupart des bars du pays a encore montré l'étendue de son talent.

Après un reportage tiède sur les combats à Mossoul, le présentateur prend sa grosse voix inquiète d'annonceur de fin du monde et questionne sa potiche de collègue pour lancer le terrible sujet suivant : Va-t-on manquer de foie gras à Noël ? !

Suspense…

Puis téléportation dans une ferme industrielle de je-ne-sais-plus-où, dans laquelle on nous montre des centaines de canards alignés dans des cages en fer et dont l'exploitant propriétaire — pardon, le fermier — rappelle qu'il a été sans canard pendant quatre mois (j'ai zappé la raison d'une telle catastrophe) mais que grâce à ceci et à cela, ben voilà, il pouvait de nouveau gaver ses volatiles amoindris par le manque d'espace.

Tu le sens venir le professionnalisme intransigeant dans ce reportage tout en phrases chocs et gros plan sur le bleu de travail en plastique blanc protégeant le costume au col vert du canardchiste aux abois dans sa morgue de barbarie ?

C'est alors que la fille embauchée (certainement par erreur) à la place d'une vraie journaliste demande au fermier-propriétaire-gaveur : Et donc, maintenant vous mettez les bouchées doubles ?

Fin du suspense.

Tu le sens venir mon article de bonne foi sur le gavage des cerveaux ?

Sur cette chaîne —  mais les autres font sensiblement pareil — la hiérarchie des informations est simple : pas de hiérarchie. Tout fait ventre ! L'essentiel est de montrer des images et de dire des paroles. Bienvenue au fast-food de l'actualité. Entre foodporn et infotainment, dégustez nos infoodporniment garantis sans info ! 100% dévitaminés ! Cornichons à volonté !

Concoctées par les financiers de Trump et à destination des électeurs de Sarkozy, ces chaînes, qu'elles soient généralistes ou thématiques, qu'elles s'adressent à de jeunes trous du cul ou à des vieux cons, qu'elles parlent de cinémiasme ou de foutreballe, qu'elles roulent pour la droite ou — au contraire — pour la droite, ont toutes le même ADN. Évidemment pas ce fameux ADN (acide désoxyribonucléique) qui nous rend tous uniques malgré la croyance en un seul génôme qui nous définirait tous. Leur ADN. Absence. De. Neurones.

Cette absence n'est pas un état des lieux chez les infoodeurs, ces concocteurs de mixtures télévisuelles, c'est l'objectif à atteindre chez les concoctés, ces connectés gavés d'octets primaires.

Ne plus donner de choix. Ou alors un choix entre une option. Entre oui et oui. « Préfères-tu que je te sodomise » ou — à l'inverse — « souhaiteriez-vous plutôt que je vous enculasse ? »

Deux options, tout de suite, c'est l'hésitation, c'est la confusion, c'est le chiffre d'affaires qui se fait plus flasque qu'un pénis de chapon mariné dans le bromure. Trois options ou plus, c'est carrément l'anarchie ! Le grand nawak ! C'est l'incitation à la réflexion, à la mesure, bref, c'est la chienlit ! Dans tous les cas, c'est un mauvais choix.

Si tu avais le choix, achèterais-tu autant de ces merdes dont tu ne consommes toujours qu'une moitié, l'autre moitié flottant macabrement dans la cuvette de tes toilettes ?

C'est vrai que c'est emmerdant d'avoir le choix. L'indépendance et la liberté, c'est nul. Totalement surfait. D'ailleurs, en ce moment même, les deux sont sur un bateau. L'une est tombée à l'eau. Entraînant l'autre…

La spirale du laisser-faire est un monstre qui s'auto-alimente des scories qu'il produit. Plus il chie, plus il a faim. Plus il a faim, plus il mange. Plus il mange, plus il chie. C'est sans fin. Sans fin puisque nous l'alimentons sans cesse. De plus en plus de gens sur de moins en moins de place, de plus en plus voraces à se gaver d'aliments de moins en moins nourrissants, issus d'une production de plus en plus énergivore sur des terres de moins en moins nourricières…

Nous nous prenons encore pour des paysans, des pêcheurs, des maraîchers, des horticulteurs mais nous sommes déjà tous des bouchers. Tout fait viande. Et peu importe que le porc soit mort, que le bœuf soit veuf et que le cheval soit hallal : il faut que ça grille, que ça cuise, que ça rôtisse ! Qu'un sang épure abreuve nos sillons !

Bouchers des autres et de nous-mêmes. Bouchers doubles !

Les révolutions ne se déclenchent que lorsqu'il n'y a plus rien à regretter ou à sauver. La prochaine ne devrait donc plus tarder. Je vais l'attendre encore un peu.


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