Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
, - 702 mots - 3 commentaires

2017 fois sa langue dans sa bouche

Tourner seulement sept fois sa langue dans sa bouche ou dans celles — peut-être plus adéquates — de ses voisines ou voisins avant de dire ou de faire une connerie n'est plus suffisant. La connerie s'est convertie à la dernière mode en vogue chez les virus et les bactéries : muter rapidement et spectaculairement pour contourner les obstacles et les paravents qui prétendent les empêcher de se répandre comme une grasse tartine de beurre mou sur les plages encombrées du mois d'août qui font ressembler le rivage méditérranéen à la vitrine d'un charcutier médaillé de toutes les foires agricoles, catégories saindoux, tripes et lards.

Il va donc falloir réhausser promptement le nombre de tours de langue dans ta bouche — ou tout autre bouche disponible si la tienne est encore encombrée de chocolats-crêpons ou de côtillons-caramels — car la nouvelle année calendaire qui va bientôt nous tomber dessus à gros renfort de consumérisme fourré à la fausse tradition pétillante et pailleté de véritables escroqueries à ruban rouge et or, s'annonce comme une des plus fécondes en matière de conneries à faire. Et si j'en crois mon expérience d'observateur attendri mais lucide, mes congénères possèdent un atavisme que la nuit des temps elle-même ne peut démentir : s'il y a une connerie à faire, elle sera faite !

Pour l'exemple. Pour la science. Pour le fun. Pour voir kicéka la plus grosse. Pour s'attribuer la femme du voisin. Pour lui subtiliser également ses filles, ses bouteilles, sa voiture et son chien. Pour se rappeler que c'était une connerie à ne pas faire. Pour faire marrer les copains. Pour obéir à des voix. Pour justifier une croix. Pour faire tourner les usines. Pour se voir à la télé. Pour un oui. Pour un non. Pour un ni oui ni non. Pour venger Ninon. Pour bouter les étrangers hors de chez eux. Pour manger six fois son poids en un seul repas en regardant dépérir les ramasseurs de miettes. Pour rien la plupart du temps. Pour pas grand chose, sinon.

La première des conneries qui sera faite, celle qui sera la connerie fondatrice, la connerie-mère qui enfantera toutes les autres, qui sera à la fois l'œuf et la poule de la connerie primordiale, qui sera le « a » du dictionnaire de la connerie, le détonateur qui lancera le feu d'artifices des conneries, cette connerie abyssale autant qu'habituelle, cette connerie absconse, absurde et absolue permettant d'observer d'obscurs obstétriciens absorbés par les abscisses abstraites d'obsidianes obsolètes, cette première connerie monumentale — monstrueuse obsession chronologique des alitérations absentes  — sera de se souhaiter une bonne année et surtout l'as en thé.

Certes, cela tient plus de la conjuration personnelle que d'une soudaine propension altruiste mais néanmoins. Tu auras remarqué comme moi que les temps les plus tranquilles, les périodes les plus paisibles, les rares moments de pure grâce qu'a pu connaître l'humanité datent d'avant l'invention du temps et des calendriers. Il y a clairement un avant — à jamais perdu — et un après qui continue de nous mordre le postérieur de ces énormes dents fortement ébréchées qui désormais déchirent puissamment plutôt qu'elles ne coupent proprement.

Ce qui n'était qu'une théorie est en passe de se transformer en théorème : plus on se souhaite la bonne année et plus l'année ne l'est pas.

Un soir de spleen, alors que la tempête emmenait loin de son bureau les derniers feuillets à peine secs de son dernier essai, un philosphe anonyme dont le nom m'échappe aurait écrit, deux points à la ligne :

« Le premier homme qui aggripa ses contemporains par le cou en leur postillonnant au nez son eau gazeuse de contrebande — un mélange de pluies de novembre et d'avril macérées dans les amphores servant à recueillir les flatulences grasses des chèvres de montagne censées soigner les rhumatismes qui attaquaient les genoux des chasseurs de chèvres pendant les saisons pluvieuses — cet homme est de fait le responsable des maux et des malheurs qui depuis dévastent la civilisation et qui ne s'arrêteront — ces malheurs et ces maux — que lorsque les ruines elles-mêmes ne seront plus qu'un sable fin et insécable au-dessus duquel le vent tournera deux mille dix-sept fois pour ne pas faire la connerie de souffler sur des braises potentiellement génératrices de désordre cosmique. »

Tu seras donc bien inspirée de ne me rien souhaiter. Abstiens-toi, merci.


bd en anglais sur le passage à 2017
(http://xkcd.com)

3 commentaires

  1. #1

    Par le à

    Ha ha ha... en me dirigeant vers ton site je me suis dit, je vais lui souhaiter la bonne année et il va détester ça (les années ont eu beau passer, je me souvenais que tu détestais ça) et là... je tombe sur cet article. Je ne te ferais donc pas l'affront de commettre la première connerie sur ton site ! De toute façon, que peut-on attendre d'une année qui commence tout juste par un attentat... :-(

    Bisous quand même...

  2. #2

    Par le à

    Les bisous, je prends ! :) Et je relance de mille !
    Il y aura malgré tout des coins de ciel vraiment bleu, des verres vraiment remplis avec des vrais gens autour à qui faire et de qui recevoir des tas de vrais bisous !
    Surnager, survivre et surprendre ! :)

  3. #3

    Par le à

    Oui... :-)

Fil RSS des commentaires de cet article


Écrire un commentaire…

Précaution anti-spam

… ou lire un article au hasard