Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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T'es revenue, mini-môme ?

Même si ça a mis le temps, cette brêle de Valls a donc pris la danse qu'il méritait. Contrecoup inévitable : Mélenchon en profite pour faire le pharaon tout autant qu'Hamon ! Du coup, le gros débat des prochaines semaines, des prochains mois, des prochaines années est celui qui s'amorce sur la possible instauration d'un — attention ! éloigne les enfants, les personnes et les chiens sensibles puis ouvre tout ce que tu as comme guillemets de sauvetage — le débat sur la possible instauration d'un « revenu citoyen minimal de base universel pour tous mais c'est pas sûr et qui-c'est-y-pikkety qui va encore payer ? »


Comme tous débats de société qui ne manipulent que des concepts économiques complexes au lieu de commencer par poser quelques fondements philosophiques, les débats sur le « revenu universel de base » — appellation non consensuelle — sont encore pour l'essentiel des concours de caricatures à côté desquelles celles de Charlie Hebdo ressemblent aux clichés IRM des compétences professionnelles de Pénélope Fillon.

Je te préviens donc tout de suite : cet article ne va pas vraiment t'aider à faire le point. Je ne suis ni philosophiste ni économe, mon opinion sur le sujet est donc très vraisemblablement une caricature de plus. Je vais surtout en profiter pour tenter d'horribles jeux de mots et déféquer comme il se doit sur les politiciens de tous bords. La routine, donc, puisque mes premières réflexions sur ce sujet délicat oscillent entre la virulence amusée d'un trente-cinq tonnes sans frein lancé dans une cour d'école nationale d'administration et la mauvaise foi la plus indélébile à faire passer Mélenchon pour un vulgaire Emmanuel se moquant d'un encore plus vulgaire Manuel !

Si tu es sage, il y aura en fin d'article quelques liens plus sérieux traitant du « revenu universel de base ». Et si tu n'es pas sage, tu pourras garder ta carte d'électeur pour mieux choisir ton universel revenant…


En 1795, l'anglo-franco-américain Thomas Paine imagine un premier concept de revenu de base sous la forme d'une taxe foncière censée compenser le fait que certains propriétaires possèdent beaucoup quand d'autres n'ont aucune parcelle à cultiver alors que la terre — par définition et avant travaux de culture — appartient à tout le monde. Posséder trop de terres cultivables c'est mécaniquement priver autrui d'un droit à la subsistance. Pour le bien de la collectivité, il est donc nécessaire de taxer les terres surnuméraires et de redistribuer le montant de cette taxe aux démunis. Il est comme ça, le Thomas. Faut pas lui casser les couilles avec des idées conservatrices de baronnet des Hauts-de-Seine. Tu accapares, tu répares ! Point barre.

L'idée n'a malheureusement pas eu un grand sucès et le nanti-social n'a point perdu son sang froid à craindre qu'une juste revendication ne vienne l'amputer de biens dont il n'avait par ailleurs aucun usage réel, ni vital, ni décent. C'est bien là tout le problème des amasseurs et des collectionneurs : on passe vite du chapardage coup-de-cœur sur un vide-grenier du quartier au vol à l'étalage en bande organisée. Et qu'est-ce qu'un super riche très riche sinon un super voleur très voleur (indice : la réponse est peut-être dans la question) ?

Mais le propre des bonnes idées est qu'elles sont intemporelles et peuvent s'appliquer n'importe quand. Elle a donc fait tranquillou son chemin jusqu'à nous et la voilà qui débarque au moment le plus opportun dans cette année électorale à hauts risques. Le risque le plus haut étant que les électrices et les électeurs se laissent encore traîner comme des moutons dans d'éphémères abattoirs à petit rideau opaque derrière lequel ils pourront désigner l'équarisseur le plus à même de leur prélever les os et les abats.

Comme tu le liras au-delà de ce texte si tu fais l'effort de te renseigner, il existe plusieurs propositions de « revenu universel de base ». Leur seul point commun étant la (re)distribution par l'état d'une somme forfaitaire. Je t'accorde que ça fait léger comme point commun mais c'est déjà ça.

À partir de là, évidemment, ça diverge sauvagement et ça se perd dans des théories alambiquées et hypocrites comprises entre des extrêmes aussi éloignés que les grotesqueries faussement charitables des néo-libéraux et l'idéalisme néo-hippie des bourgeois d'extrême-gauche. Entre les deux, des gens sérieux (dont certains sont même sympathiques) réfléchissent aux tenants et aux aboutissants de cette révolution sociale. Le mot n'est pas trop fort. Il s'agit bien d'une révolution dans le sens où il y aura un avant et un après très clairement identifiable.

Certains pensent qu'il serait judicieux de remplacer toutes les aides sociales actuelles par une unique allocation pas trop élevée numérairement de façon à ne pas couper l'envie de travailler chez des gens déjà fortement enclins à feignasser toute l'année en dormant plus que de raison sur les trottoirs de la ville.
D'autres se voient déjà en train de faire les poches des uns pour remplir celles des autres. Dont les leurs.

Ailleurs,

  • on prétend appliquer des taxes et des surtaxes ;
  • on veut diminuer le temps de travail ;
  • on cherche à réévaluer la fiscalité homme-machine dans une société de plus en plus robotisée ;
  • on imagine remplacer les rémunérations en devises par de l'échange de services ou de la monnaie locale ;
  • on espère changer l'eau en vin et le vain en nô ;
  • on intime de limiter les récipiendaires aux seuls précaires ;
  • on clame en faire bénéficier absolument tout le monde y compris les enfants ;
  • on recalcule des sommes allant d'un demi RSA à deux SMIC ;
  • on exige des conditions ;
  • on refuse de mettre la moindre condition ;
  • on insiste sur l'obligation d'une petite condition ;
  • on répète que non, c'est sans condition ;
  • allez ! fais pas ta pute !
  • c'toi la pute !

Ambiance.

Avant de t'exposer ce que j'en pense, je t'invite à réfléchir à une petite mise en contexte.


Une seule question importe. Quelle société veux-tu ? De ta réponse, dépendront les orientations politiques permettant la mise en place des outils économiques nécessaires à l'établissement de nouvelles relations sociales (ou à leur enterrement définitif).

Ce n'est pas une question simple. Il ne suffit pas de lâcher quelques mots symboliques comme on déroulerait des arpèges sirupeux à un auditoire fasciné par avance. Il s'agit d'une mise en perspective globale. Passé, présent, autrui, soi-même, hantises, rêves, faiblesses, compétences, tout doit être pensé simultanément pour pouvoir s'articuler harmonieusement.

Et contrairement à ce que croit énormément de monde à force de se gaver des discours imbéciles des politiciens professionnels, la future « meilleure » société ne se construira pas sur le progrès mais sur le renoncement. Quelque soit ce que tu mets derrière « meilleur ». Pour une raison simple : il y a de moins en moins de ressources pour toujours plus de monde. Ou on se les partage de manière équitable (et non égalitaire, ce qui n'a pas de sens) et on renonce à beaucoup de notre confort de nanti occidental ou on continue de permettre à quelques-uns —d'ailleurs de moins en moins nombreux — d'user de tous les moyens pour s'en accaparer toujours plus.

Pour grossir le trait, il faut d'abord procéder à un état des lieux et attribuer à cet état un indice de satisfaction selon la quantité de changements à opérer. Il faut ensuite qualifier ces changements. Il faudra d'abord les prioriser : on ne peut pas tout changer d'un coup et certains changements dépendront de toute façon de changements préalablement effectués. Il faudra aussi les documenter : les changements, par nature, impliquent des résistances. Il y aura des explications à fournir. Enfin — comme quoi le trait est vraiment grossi ! — il faudra prévoir des aménagements (les fameux renoncements) parce que ce qui te convient ne sera pas forcément du goût de tout le monde. Et c'est certainement cette dernière partie qui sera la plus emmerdante. Parce que tu ne comprendras pas pourquoi ta super bonne idée est rejetée. Alors inscris-toi cette maxime universelle quelque part et garde constamment un œil dessus au fur et à mesure de l'avancement de ton projet :

« On ne fait pas le bonheur des gens malgré eux. »

Bien. Quel pourrait être ce fameux « revenu universel de base » à la sauce Cynozophrène, compte tenu de tout ce dont je t'ai déjà fait part depuis que j'ai ouvert ce blog ?

Premièrement, je suis chagriné par son appelation et son objet car il laisse entendre que le problème vient d'en bas. Tous ces pauvres font chier, vraiment ! Mais assieds-toi et réponds : qui les a fabriqué ? Tu crois qu'ils poussent sur les arbres ? Sur des pauvriers géants qui fleuriraient toute l'année ? Tu penses qu'ils se cachent dans des terriers à proximité des stations de métro qu'ils envhaissent aux premières lueurs du jour pour s'éventer les dessous de bras ?

Le problème n'est pas qu'il y ait des pauvres. Leur présence est la conséquence d'un problème en amont. Le problème est qu'on pourrait s'éviter cette pauvreté qui menace désormais quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent, ne laissant à la richesse — sa sœur jumelle — qu'un seul individu à régaler. Le problème n'est donc pas « d'enrichir » les pauvres par des mesurettes de redistributions mollassonnes et mal fagotées.

Le problème est d'appauvrir le salopard qui se tape tout seul tout le repas ! Parce que l'humanité n'est pas née pauvre. Une grosse part d'elle-même l'est devenue ! Insérer ici les remerciements adéquats pour Simone de Beauvoir à qui j'emprunte très souvent pour mieux le détourner son leit-motiv emblématique. Ce n'est pas à la base qu'il faut traiter mais à la cîme. La richesse, finalement, ne crée vraiment que de la pauvreté.

Aussi, je remplacerai volontiers le concept de distribution d'un « revenu universel », par un concept de plafonnement universel des ressources, en fonction, bien sûr, des ressources disponibles. D'où l'intérêt d'un état des lieux préalable.

OK, j'entends déjà les critiques. Combien et comment ? On s'en fout du combien. Le bien-être n'est pas un chiffre. Et les ressources ne se partagent pas en parts plus ou moins égales comme on le ferait d'un gâteau — même caricaturalement. Ces questions de combien et comment sont du domaine de l'économie et n'interviennent (ne devraient intervenir) qu'après validation du projet philosophique. La philososphie forme (devrait former) les concepts et n'oublie surtout pas de les questionner sans trêve en adaptant, si besoin, l'outil économique dont c'est le rôle : exécuter. Tu ne demandes pas au marteau et au tournevis de dessiner les plans de ta maison ?

Commencer un projet par les questions de financement, c'est faire le jeu du capitalisme financier qui trouvera forcément de bonnes raisons, d'une part, de ne rien te prêter, d'autre part, d'être sûr de tout te reprendre au centuple si d'aventure il s'est laissé aller à te filer cent balles.

Ce concept de plafonnement universel des ressources pourrait s'articuler selon un shéma qui ressemble beaucoup au mécanisme sexy et merveilleux de la poire Belle Hélène. Excepté que la cuillère censée ramener le chocolat écoulé vers le haut de la poire, serait un mécanisme interne comparable aux multiples dérivations présentes dans la cheminée d'un volcan et qui servent à répartir proprement les remontées de magma dans les flancs de la montagne, stabilisant celle-ci en vue de la grande éruption qui arrosera le paysage alentour de bon chocolat fondu et bouillonnant ! Lequel chocolat, après refroidissement et lente désagrégation se préparera à remonter tranquillement, par étapes, vers le haut de la poire. Ad vitam. Du moins, tant qu'il y aura du chocolat.

Et tout de suite la question suivante : et ton chocolat, il vient d'où ? Ben, de nulle part. Il est déjà là. C'est juste qu'il est très mal réparti depuis que de mauvais alchimistes monopolisent les réserves de chocolat pour fabriquer du faux chocolat qu'ils tentent ensuite de revendre au prix du chocolat !

Le but n'est pas de fixer un plafond arbitraire et de transformer la poire en compote. Il y aura toujours des différences dans l'accaparement des ressources tout simplement parce qu'il y a une diversité d'emploi desdites ressources. Et tu le sais, je tiens plus que tout à la diversité. Car c'est la diversité de l'ensemble qui garantit l'unicité de chacun.

L'intérêt de ce système est double (au moins).

Premièrement, on ne lèse absolument personne en plafonnant les ressources. Il est impossible de justifier — y compris économiquement — les richesses d'aujourd'hui. Qui a besoin de trente maisons ? C'est juste stupide sur le plan individuel, c'est criminel sur le plan global. Sauf si tout le monde dispose d'au moins une maison. Ce qui est le but de la redistribution par le haut.

Deuxièmement, on s'assure de la pérennité des ressources disponibles. Ne remonte vers le haut que ce qui n'a pas été consommé. De même, pour ce qui en redescend. À condition que ce plafonnement puisse être constamment modulable et que le chocolat ne tombe pas hors de portée du mécanisme de remontée. De toute façon, la poire Belle Hélène est incompatible avec les paradis fiscaux et ce n'est pas là la moindre de ses qualités !


Bien évidemment, dans l'idéal, une expérimentation minimale au niveau mondial serait nécessaire. Et mon pessimisme allant grandissant (vieux con inside) sur les motivations réelles de mon voisin à se soucier du sort des moins nantis que lui me fait dire que j'ai pondu là une utopie supplémentaire.

Au niveau mondial, certes. Mais au niveau local ? Think global, act local, tu te rappelles ? Et pour avoir eu l'occasion — au temps de ma relative splendeur — de l'expérimenter fréquemment, je peux t'assurer que ça fonctionne plutôt bien.

Les pyramides inversées actuelles qui tiennent lieu de tissu social vont de toute façon finir par se casser la gueule sous leur propre poids. Et dans pas très longtemps d'après mon sismographe personnel. Au moment de reconstruire ce tissu, il faudra se souvenir qu'une multitude de poires Belle Hélène brassant du chocolat délicieux dans un paysage où la verdure ne servirait plus d'alibi marketing aux pollueurs, ça t'aurait une sacrée gueule… Bon appétit !


Malheureusement, je crains que les débats à venir ne s'orientent que sur des chiffrages à la con et pas sur les raisons qu'il y aurait à instaurer (ou pas) cette mesure pour nous débarrasser définitivement du capitalisme qui nous détruira tous avant de s'auto-détruire dans un grand rire benêt (s'il avait seulement pu faire l'inverse !)  : fin du travail comme élément de socialisation, recrudescence des jobs « à la criée » (ou ubérisation), augmentation des offres de loisirs obligatoires, accessibilité accrue aux savoirs inutiles, déplacement inéluctable mais dangereux du pouvoir législatif vers les entreprises, privatisation quasi intégrale de ce qui reste encore public, sur-représentation des replis nationalistes ou religieux, abandon par la presse de son « pouvoir de nuisance », formations endogènes de castes politiciennes sans autre compétence que celle d'être né, appauvrissement général de l'offre culturelle par la standardisation des personnages de fiction, dégâts écologiques majeurs dans la perte irrémédiable d'espèces végétales et animales, recomposition involontaire et incontrôlable des zones d'habitation pour cause de changement climatique accéléré, etc, etc…

C'est bon, je t'ai assez pourri la semaine ?


Liens :

Les Écolos Humanistes
Thomas Paine
Le revenu universel : un piège libéral ?
Le revenu de base sur Wikipédia


Murs peints près du Canal St Martin à Paris.
Un bon résumé des débats actuels sur le revenu de base : encore un peu confus malgré un bon potentiel. Doit faire des efforts au second semestre.
(Paris, Canal St Martin, janvier 2017, photo de l'auteur)

3 commentaires

  1. #1

    Par le à

    "faire le pharaon tout autant qu'Hamon" --> j'adore. Enfin, j'aime tout ton article, mais il fallait consacrer cet extrait. Voilà qui est fait.

    Quelle joie de te lire à nouveau ! Ça m'avait manqué, je sentais mon neurone unique dépérir.

  2. #2

    Par le à

    Hey, Ace Tea :) Je te croyais en grève d'Internet.
    Je vais tenter d'être un peu plus prolixe. La période à venir exige de ne voir dépérir absolument aucun neurone, histoire de rétablir l'équilibre ! :D

  3. #3

    Par le à

    D'inspiration seulement, la grève - de courage aussi, un peu. Ce qui rend d'autant plus important de pouvoir lire tout son soûl sur les blogs des copains, tu penses bien !
    Je te remercie de veiller à ce maintien de l'équilibre ; j'avoue que, parfois, c'est un peu trop pour moi. ^^

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