Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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15h40, il ne s'est rien passé

Et c'est bien regrettable. Pas pour tout le monde bien sûr. Mais j'aurais personnellement apprécié d'en apprendre davantage. Pour ma culture personnelle, d'une part. D'autre part, parce qu'un être humain grandit (et se grandit) par l'écoute, pas par la parole. Surtout lorsque cette dernière est à la fois confiscatoire et désordonnée. Mais n'est-ce pas là, finalement, le vrai rôle de la parole ?


Hier, 08 mars, journée de la femme comme tous les ans ce jour-là. Passons sur le fait qu'il y a toujours besoin, en 2017, de rappeler l'article premier de la constitution : « Les Hommes (c'est-à-dire les êtres humains, pas seulement les mâles) naissent libres et égaux en droit ». Quelle blague !

Si tu as du temps, tu peux lire ou relire cet article de 2010 : Féminisme, poil au sexisme.

Et à propos de blagues, celles du 08 mars sont évidemment un peu plus salaces et les inhabituelles petites attentions de leurs auteurs (« t'as vu ? j'ai lavé mon verre ? ») sont extrêmement appuyées pour bien marquer que ce 08 mars ne durera (fort heureusement) qu'une journée.

Il y a aussi les inévitables débats sur le pourquoi des inégalités salariales… Normal, pas normal, et pourquoi, et comment… D'autant que c'était le mot d'ordre principal cette année de la part des activistes féministes : rappeler qu'à travail égal, qu'à compétence égale (et parfois supérieure), les femmes restent majoritairement moins payées que les hommes. Ces activistes ont choisi un symbole plutôt sympa pour marquer les esprits : le 08 mars, toutes les femmes s'arrêtent de travailler à 15h40 puisqu'au delà, elles ne sont pas rémunérées.

Bien évidemment ce chiffre est une moyenne de plein de moyennes et comme en pareil cas, ce n'est pas le chiffre brut qui importe mais ce qu'il montre. Le fou, le doigt, la lune, tout ça… Sauf que.

Sauf qu'il advint qu'en un ilôt qu'on pouvait croire à l'abri des tempêtes sémantiques, surgisse d'on ne sait où un tsunami argumentaire de la plus mauvaise foi qui fut (« le chiffre n'est pas bon, le débat est faussé ») avec comme conséquence ultime de démontrer avec brio — et, je l'espère, au grand regret des participants — que les revendications égalitaires ne sont pas près d'aboutir tant que le moindre cercle de pouvoir ne sera pas définitivement débarrassé des attitudes et des discours qui ont forgé ces inégalités.

Des attitudes et des discours qui ne sont fondées (oui, j'accorde au féminin si je veux) que sur un seul concept mais d'une puissance dévastatrice : l'exclusion.

Tu peux relire l'histoire de l'humanité. Un mot la résume parfaitement : exclusion. Car sitôt que tu exclues, tu : mets à l'écart, ne tiens pas compte, n'accueilles pas, ignores, méprises, imposes, construis un mur ou un plafond de verre. Et tu crées, en retour, de la frustration, du mécontentement, de la rébellion, de la révolte, de la haine. L'histoire du monde, donc.

Or donc, en cet îlot, une tentative pourtant légitime de respecter joyeusement le mot d'ordre de 15h40 par les filles présentes, a engendré chez les dominants un hallucinant débat sur l'égalité salariale des travailleuses cadres occidentales eu égard à leurs conditions sociales (apparemment) choisies. Ha, ne rigole pas, je t'ai prévenue plus haut : un tsunami argumentaire de mauvaise foi.

Un débat d'hommes. Entre hommes. What else ?

Sans jamais demander leur avis aux filles ; sans jamais se retourner vers elles — la plus éloigné étant à moins deux mètres ; sans jamais solliciter un avis de leur part ; sans avoir l'idée saugrenue de se taire et de les écouter. Pour finir par contredire systématiquement la parole que l'une d'elle tentait finalement de prendre. Peine perdue.

Débat confisqué. Détourné. Circulez.

C'est si difficile de se taire et d'écouter quand tu n'es pas concerné directement par un sujet ? Tu imagines un groupe de renards décider entre eux de ce que veulent réellement les poules qu'ils s'apprêtent à dévorer ?

— Les poules ceci !
— Oui mais les poules cela parce que 30 % !
— Je dirais plutôt 20 %.
— Pas du tout ! J'en connais deux. Je peux en parler !
— Etc, etc.

C'est exactement l'impression que m'a laissé cet épisode. J'ai beau ne plus être choqué par grand chose, j'avoue avoir été surpris par la violence ségrégationniste de ce « débat » en cet endroit.

Pas étonnant, malheureusement, que la majeure partie des politiciens, banquiers, chefs d'entreprise, officiers, soit une voyoucratie d'hommes. D'hommes de parole, certes, mais de parole non tenue. Des tribuns de salle de bains, des orateurs, des bonimenteurs, des débatteurs.

Débattre. Le mot à la mode. Il faut débattre. Débattons-en. Mais les joutes oratoires sont toujours à l'avantage des grandes gueules, quel que soit leur discours. La voix est une arme. De soumission. C'est ainsi qu'on dresse le mieux les chiens. Pas au fouet. À la voix.

Débattre devrait vouloir dire soumettre des arguments : qu'ils soient ensuite écoutés, réfléchis, répondus par d'autres arguments qui eux-mêmes seraient écoutés, réfléchis, répondus, etc.

Débattre, en fait, c'est soumettre son adversaire. Le débat est en fait un combat.

Personne n'écoute l'autre. Chacun s'efforce de repérer dans l'argumentation d'autrui ce qui apparaît comme une faille et dans laquelle il pourra glisser sa propre argumentation comme il tenterait de glisser la lame empoisonnée d'une épée dans un corps dont l'armure laissera entrevoir une échancrure, une faiblesse.

Le poison des mots non écrits. Des mots crachés comme des pépins. Des mots bruts de consommes abrasives. Des mots économes de voyelles aériennes et colorées que seul le vent d'altitude s'autorise à faire danser pour qu'en jaillisse la lumière censée éclairer le monde.

Mais le monde ne veut pas de lumière. La lumière risquerait de le montrer tel qu'il est. Alors le monde débat. Le monde exclue. Et pas seulement le 08 mars.


3 commentaires

  1. #1

    Par le à

    Qu'il est épuisant le dégueulis de notions "débattu" (le débat devenu mot dénué de sens) par ceux qui crient trop fort leurs bêtises et ce gavage de chiffres (là aussi dénués de sens)..c'est triste .. ou ridicule (je ne sais lequel choisir)
    Ma foi, le poids du silence (oui, c'est dur .. se mordre la langue ça fait mal !) allié à la force de la plume me parait futé petit bison ;) .. well unsaid = well written

  2. #2

    Par le à

    Petit jeu de lien. Allons chercher les racines de "débattre".

    Tiens, sur Wikitionary par exemple (https://fr.wiktionary.org/wiki/d%C3%A9battre#fr)

    "Étymologie : de l'ancien français debatre."

    Bon ! Et bien, clic sur "debatre" qui mène à "batre". Clic, et nous voici à "battuere". Clic encore : "Infinitif de battuo". Clic toujours, "battuo" nous porte vers "andabata". Ce qui nous offre :

    "[...] la première partie du mot signifie « aveugle » et la seconde apparentée à battuo (« battre, frapper »)."

    Faute de dico sous la main, c'est à recouper. Mais marrant !

  3. #3

    Par le à

    Oui, pas étonnant que dans débattre, il y ait battre... si señor !!!

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