Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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La poix des mots

L'élection de dimanche — outre son involontaire côté burlesque — va remettre sur le devant de la scène politique le mot totalitarisme. Que l'on peut aussi bien appliquer aux idéaux bruns de Marine Le Pen qu'aux fantasmes sur l'emprunt d'Emmanuel Macron.
Mais avant de me lancer, sans parachute et sans élastique, dans le vide conceptuel d'une argumentation proprement personnelle sur les potentielles conséquences de ces deux totalitarismes, je tiens à (re)dire quelques mots aux faibles d'esprit qui reprennent à leur compte les clichés et les contre-vérités concernant l'abstention.


Vous aurez beau ressortir les théories les plus fumeuses et les citations les plus inadéquates d'auteur(e)s dont vous ignoriez d'ailleurs l'existence avant d'aller sur Google pour trouver une phrase qui « crédibiliserait » vos tristes logorrhées, vous continuerez non seulement de vous tromper de cible en rendant les abstentionnistes coupables de vos impuissances électives mais vous continuerez également à agir exactement comme ceux que vous dénoncez : à savoir, priver de liberté d'expression les gens qui ne pensent pas comme vous.

Je vous le redis donc pour la dernière fois : lorsque vous avez A B C D et E comme propositions, vous n'avez pas cinq choix possibles mais six. A, B, C, D, E, aucun. Être obliger de choisir, ce n'est pas choisir. C'est se soumettre. Obliger autrui à choisir, ce n'est pas de la démocratie, c'est du totalitarisme. Que ce soit entre la peste ou le choléra, entre le fromage ou le dessert, entre le Real ou le Barça, il y a toujours le choix du ni l'un ni l'autre. Toujours.

Exercice : muni des éléments précédents, vous tenterez de deviner quel sera le choix de l'auteur pendant que vous vous choisirez un bourreau.


Bien. Revenons à nos moutons totalitaires.

Il y a plusieurs concepts qui s'entremêlent quand on évoque le totalitarisme. On pense entre autres à la monarchie absolue, au despotisme, à la tyrannie, à l'impérialisme ou à la dictature. Ces notions, certes poches et parfois juxtaposables, sont pourtant distinctes, à la fois dans leur origine et dans leurs conséquences. Je te renvoie à ton Wikipédia préféré pour saisir les subtiles différences entre absolutisme, despotisme, autoritarisme ou dictature.

Le mot totalitarisme désigne des régimes politiques plus récents et a été fort bien défini par la philosophe Hannah Arendt au milieu du siècle précédent.

Contrairement aux autres structures précitées dans lesquelles la domination se crée et se régénère dans un cercle très fermé de privilégiés puis s'exerce du haut vers le bas — de la minorité qui détient le pouvoir vers la majorité qui subit ce pouvoir — le totalitarisme vient du désir d'une majorité qui consent expressément — bien souvent en passant par une forme de scrutin — à renoncer aux options démocratiques (droit de vote, éligibilité, liberté de la presse, liberté d'expression) en désignant sciemment une minorité qui aura la charge de veiller au non retour de ces options.

Les raisons (ou déraisons, c'est au choix…) pour lesquelles une majorité consent à cela sont éminemment complexes et varient énormément d'un individu à l'autre. On peut cependant y voir quelques traits récurrents dont l'insécurité (ou plutôt, le sentiment d'insécurité) est — à mon humble avis — le facteur commun le plus répandu. Cette insécurité sera différemment ressentie par les membres de cette majorité selon le domaine concerné : stabilité politique, conditions de travail, relations sociales, préservation écologique, accès aux soins, traditions familliales, sécurité alimentaire, violation territoriale, religions, cultures, langues, etc. Les motifs d'insatisfaction et d'insécurité ne manquent pas.

Aucune société n'est exempte d'insatisfaction et d'insécurité. C'est même le moteur principal de leur évolution. Pour autant, toutes les sociétés ne sombrent pas dans le mirage du totalitarisme. Même si cette option est inscrite dans les gènes de toute organisation. Comme pour la liberté de choix qui permet aussi de ne pas choisir, le totalitarisme est une option organisationnelle souvent cachée, niée ou incomprise mais intrinsèquement liée à la constitution d'une organisation (qu'elle soit politique ou entrepreneuriale). Comme l'abstention, c'est un peu le choix « de secours » quand tout a déjà été essayé et que rien n'a réellement fonctionné. L'ignorer, ne pas vouloir le comprendre ou ne s'en préoccuper que lorsqu'il est déjà en train de gratter à la porte, est la garantie de le voir un jour s'installer durablement dans nos vies. Dont acte.

Par insouciance, par égoïsme, par bêtise, par avidité, par incompétence, par aveuglement, la société française a permis qu'un jour nous n'ayons plus le choix qu'entre deux totalitarismes (ou aucun). Celui représenté par Marine Le Pen : inculte, violent, revanchard et impulsif. Et celui incarné par Emmanuel Macron : sournois, intelligent, propre sur lui et minutieusement préparé (voir l'article précédent).

Je peux bien sûr me tromper mais je ne crois pas une seconde à la possibilité d'une élection légitime d'un totalitarime politique en France. Les séquelles des précédents et récents totalitarismes politiques européens sont encore bien présents dans notre quotidien. La prise de pouvoir de l'extreme-droite en France ne se fera que par un coup d'état qui impliquera la passivité complice des forces militaires et constitutionnelles. L'exemple du coup d'état de Bonaparte et du totalitarisme politique engendré est à ce jour le dernier à s'être imposé dans notre histoire. La marque en est encore puissante et je ne crois pas qu'il y a de la place pour un renouvellement. Au pire (Napoléon 3, Thiers, ou De Gaulle), il y a parfois quelques tentatives de mise à jour.

Même dans le cas fortement improbable où cela se produirait (l'option existe, on ne peut donc pas l'exclure totalement), j'imagine mal une assemblée nationale majoritairement fasciste validant des lois dangereuses et imbéciles. Au pire, dans le cas d'une Le Pen présidente, on partirait sur du blocage institutionnel et sur le risque (optionnel mais à ne pas exclure non plus) d'un affrontement civil, court, puissant, durablement clivant mais absolument inefficace.

La lutte qui va commencer le 7 mai au soir devra se concentrer sur la sortie du totalitarisme commercial, industriel et bancaire sans chercher à se perdre dans les apaisements éphémères d'une révolution sanguinaire. Car le totalitarisme représenté par la main mise des entreprises multinationales sur les enjeux sociaux-culturels me paraît bien plus avancée. Pensée unique tournée vers toujours plus de consommation, marché unique pour alimenter cette consommation, monnaie unique pour en simplifier les étapes, simplifications administratives qui seront en fait des dérégulations déguisées, des passes-droit permettant aux plus riches de continuer d'ignorer les lois, flexibilité qui sera en fait un nouveau marché aux esclaves dans lequel ce sera à l'esclave de se vendre, etc, etc…

Ce totalitarisme-là est tout aussi redoutable car mieux pensé. Parfaitement organisé. Et déjà en marche.


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