Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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Piller, torpiller, piller encore

Hier soir, en ressortant d'une conférence fort justement nommée « La littérature au service du webmarketing », j'ai failli prendre la décision d'arrêter d'écrire. Évidemment, tu peux te demander ce que je suis allé faire dans une telle conférence, eu égard à mes liens plus que distants avec le marketing à côté desquels les relations entre la presse d'investigation et le présent gouvernement ressemblent à une grande histoire d'amour !


Au cours de cette conférence, je n'ai rien appris de nouveau concernant l'appétance du marketing pour le pillage culturel au service d'un torpillage éducatif censé rendre les consommateurs non seulement dociles mais totalement collaboratifs. Et dans ce domaine, la « valorisation » culturelle du consommateur par la littérature semble être un atout particulièrement prisé. On te vante l'adéquation entre le produit à vendre et le choix d'un texte ou d'un auteur. On insiste sur la sincérité qui doit se dégager de la démarche. Bref, un classique mais efficace lavage de cerveau pour apprenti marketeur. On te fournit plein d'exemples. Avec des écrivains morts depuis longtemps et de qui il n'y a nulle plainte à redouter. Avec des écrivains vivants qui se vendent pour un voyage ou une publication mais qu'on taxe de « belles plumes » pour leur flatter l'ego. « Belles plumes » est pourtant moins littéraire que « putes ». Tu l'auras compris, le maître-mot est « alibi culturel ». Mais seuls les assassins et les voleurs ont besoin d'un alibi.

Je suis donc ressorti de là sans m'attarder autour des verres proposés pour fédérer les participants et leur permettre d'échanger cartes de visites et auteurs de prédilection qui feront si bien sur les encarts publicitaires de leurs clients.

Malgré la menace de pluie, je suis allé faire un tour dans Paris, voir s'il ne restait pas quelque part une corde. Et alors qu'il n'en tombait pas, j'ai eu une pensée compatissante pour l'arbre qui se serait coltiné mon cadavre fraîchement trépassé.

— Ho ! C'est pas une poubelle ici ! Jette -toi plutôt à l'eau !
— Nan mais elle est froide. Et mouillée.

J'ai remonté le boulevard sans bar — donc sans fêtard — en tentant d'ôter de mon esprit les hideuses images associant des extraits de mes textes à des produits tous plus stupides les uns que les autres. Nul doute qu'un vendeur de médicament contre la constipation trouverait dans ma littérature un excellent véhicule marketing ! Vade retro merdanas !

Et comme mes idées noires ne durent jamais bien longtemps, j'ai aussi pensé à une explication moins rationnelle mais plus amusante de ce soudain intérêt du marketing pour la littérature. Accroche-toi, c'est à peu près aussi intelligent qu'un brain storming dans une agence de comm' au moment de choisir qui, de Calvin ou de Hobbes, serait le plus en adéquation dans une démarche sincère pour vendre des peluches équitables aux enfants du Bengale…

Prenons deux critères indiscutables accompagnés chacun d'un sous-critère généraliste. T'as vu, je fais ça sérieusement.

Critère 1 : le webmarketing est majoritairement pratiqué par des femmes.
Sous-critère 1 : ces femmes sont majoritairement représentatives et bénéficiaiires des rares avancées dans le droit des femmes vers l'égalité citoyenne.

Tu me vois venir ?

Critère 2 : la littérature classique a majoritairement été écrite par des hommes.
Sous-critère 2 : ces hommes étaient majoritairement d'affreux mysogines.

Il est donc fortement possible, plausible ou probable — choisis toi-même l'adjectif qui te convient et envoie-le au 0800-69-666-007 et gagne un week-end avec un auteur mort — il est donc probable que le pillage organisé de la littérature par le webmarketing ne relève que d'une revanche plus ou moins subliminale.

À tout prendre, cette explication-là me satisferait presque. Sans compter que c'est un bon sujet de roman. Qui pourrait s'écrire pour correspondre à la fois au lectorat moderne et aux exigences d'un cours de marketing. Avec des citations à découper selon les pointillés. Des titres à compléter avec le nom d'un produit. Des auteurs à associer à des plans séquences.

Mais à vrai dire, cette attitude de pillage éhontée des œuvres du domaine public pour enrichir des intérêts privés est juste en adéquation avec la sincérité de l'air du temps. C'est peut-être la plus belle définition de la Macronie en marche. Agir en ne respectant que la lettre de la loi (légalité) et non son esprit (légitimité).

Tu te souviens de Montesquieu ? Je t'ai déjà fait le coup mais je recycle.

« Lorsque cette vertu cesse, l'ambition entre dans les cœurs qui peuvent la recevoir, et l'avarice entre dans tous. Les désirs changent d'objets : ce qu'on aimait, on ne l'aime plus ; on était libre avec les lois, on veut être libre contre elles. Chaque citoyen est comme un esclave échappé de la maison de son maître ; ce qui était maxime, on l'appelle rigueur ; ce qui était règle, on l'appelle gêne ; ce qui y était attention, on l'appelle crainte. C'est la frugalité qui y est l'avarice, et non pas le désir d'avoir. Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor public ; mais pour lors le trésor public devient le patrimoine des particuliers. La république est une dépouille ; et sa force n'est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous. »
[Montesquieu. L'Esprit Des Lois, Livre III, Chapitre III, 1758]

« L'ambition dans l'oisiveté, la bassesse dans l'orgueil, le désir de s'enrichir sans travail, l'aversion pour la vérité, la flatterie, la trahison, la perfidie, l'abandon de tous ses engagements, le mépris des devoirs du citoyen, la crainte de la vertu du prince, l'espérance de ses faiblesses, et plus que tout cela, le ridicule perpétuel jeté sur la vertu, forment, je crois, le caractère du plus grand nombre des courtisans, marqué dans tous les lieux et dans tous les temps. Or il est très malaisé que la plupart des principaux d'un État soient malhonnêtes gens, et que les inférieurs soient gens de bien ; que ceux-là soient trompeurs, et que ceux-ci consentent à n'être que dupes. »
[Montesquieu. L'Esprit Des Lois, Livre III, Chapitre V, 1758]

Peut-être qu'un webmarketeux repentant tentera de les glisser en accompagnement de la prochaine vente du Code Électoral…


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