Un petit intermède musical, histoire de décerner le titre de l'année à Shaka Ponk et l'album de l'année à Frédéric Nevchehirlian.

Parole

Ne cherche pas plus loin la pépite rock de l'année : le titre Palabra Mi Amor du groupe Shaka Ponk et de l'ancien chanteur de Noir Désir, Bertrand Cantat, est une pure tuerie de son et d'attitude. Parce que le rock est avant tout une attitude (réelle ou surjouée) enluminée de décibels. Et dans ce domaine, Shaka Ponk a frappé fort. Très fort.

Groupe en phase avec son époque numérique, Shaka Ponk utilise beaucoup l'infographie comme on peut le voir sur la superbe vidéo qui accompagne le titre. Côté musique, on reste dans le traditionnel combo rock : voix (il y en a deux), guitare, basse, claviers, batterie et roule jusqu'en enfer, fils de ! Les potards à donf, les crinières s'en retournent à l'état sauvage, à la vitesse d'une rythmique speedée aux amphétamines bio, comme celles que l'on cultive dans les prairies iodées aux alentours de Fukushima…

La performance de Bertrand Cantat est absolument remarquable et participe pour beaucoup à la qualité du morceau. On retrouve le chanteur halluciné et charismatique des meilleurs albums de feu Noir Désir (donc, tous les albums !). Présence, regard, voix… il attaque le morceau d'un filet caressant avant de huler de sa gorge si caractéristique, un peu comme le chien qui vient te renifler avant de t'arracher la jugulaire d'un seul coup de croc ! Et pendant que tu te vides, le reste du groupe te piétine d'un riff monstrueux sur lequel il plaque les seules paroles françaises de tout son répertoire. Le temps d'un petit break doucereux, tout en charme et en fausse ingénuité, susurré par une chanteuse aussi stable qu'un fût de nitroglycérine sous la flamme d'un chalumeau, c'est un putain de solo de guitare qui t'achève et ne te laisse de disponible que le doigt qui guidera ta souris jusqu'au bouton REPLAY !

À quand remonte ton dernier vrai trip de pur rock'n'roll (pour les connaisseurs, je ne parle pas du dernier concert des Enfants De Marie) ?

Palabra Mi Amor, ce n'est palabre qui cache la forêt, c'est le pâle abra mis à mort !

Paroles

Et pendant ce temps-là, en 1945, est édité un livre de poésie. Non, ça ne va pas…

Reprenons.

Et pendant ce temps-là, juste après cette « quelle connerie la guerre », est édité LE livre de poésie.

C'est mieux.

Ce recueil je le traîne depuis le collège. C'est le seul qui me reste de cette époque, le seul qui a survécu aux déménagements et qui survivra au prochain. Aussi quand j'ai appris qu'un type que je ne connaissais pas avait mis en musique certains de ces textes et en avait fait un album, j'ai eu un moment d'incompréhension et de doute qui a vite cédé le pas à la curiosité. Après tout, Prévert lui-même a écrit pas mal de chansons et sa poésie est (entre autres qualités) tout en musicalité.

Le type en question, Frédéric Nevchehirlian, est un slammeur marseillais, professeur de français et guitariste accompli. Les textes choisis (pour certains inédits) s'inscrivent dans une cohérence de concept-album sur la misère du monde. Outre la qualité du verbe, le regard que Prévert porte sur le monde n'a pas pris une seule ride… L'intemporalité de l'œuvre ressort brillamment d'une mise en musique à la fois sobre et lourde de sens.

Écoute comment la guitare, sur « Le Cancre », capte et restitue l'ennui, la peur et l'insolence de l'enfant…

Étant donné que je te l'ai annoncé comme l'album de l'année, tu vas me faire le plaisir d'arrêter de me lire et d'aller écouter toute affaire cessante cette absolue merveille. Tiens, je t'aide, je te mets des liens :

Mais tous les autres enfants
écoutent la musique
et les murs de la classe
s'écroulent tranquillement.
Et les vitres redeviennent sable
l'encre redevient eau
les pupitres redeviennent arbres
la craie redevient falaise
le porte-plume redevient oiseau.