Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
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Rennes d'un soir (un décompte de Noël)

Refonte 2015. Version revue et parue dans le recueil « 16 grammes de vent sur un arbre perché » exclusivement disponible sur la Librairie « Le Loup & Le Chien ».


L’énorme pick-up fit une considérable embardée en butant violemment contre la souche d’un knäckebröd, une variété locale de pin suédois, aussi appelé « arbre aux harangs » puisque c’est sous ce type de conifère que les anciens conseils des sages des anciennes tribus peuplant ces anciennes contrées avaient l’habitude de se haranguer et de décider du cours du poisson. C’est en tout cas l’explication bredouillée par l’auto-radio de bord qui diffusait ses grandes ondes en relative harmonie avec l’attitude du chauffeur dont les bras faisaient d’amples sinusoïdes inutiles mais forcées par l’impossibilité qu’avait ses jambes de tituber à leur guise et l’obligation qui leur était faite, par solidarité, de renvoyer le trop-plein de tangage aux autres membres disponibles. En temps normal, c’est-à-dire après l’absorption maximale d’une quantité recommandée d’alcool en fonction de la température extérieure, du métabolisme interne et de l’hérédité du buveur, quantité mesurée en litre par heure (le fameux test du « quelle heure éthyl ? »), le chauffeur n'aurait pas confondu la souche avec un sanglier dont il aurait bien fait son déjeuner alors qu’il rentrait d’une soirée d’anniversaire plus ivre qu’un supporter anglais oublié dans une distillerie des Highlands. Immobilisé sur le toit après une série de tonneaux en nombre cependant insuffisant pour contenir l’intégralité de son taux d’alcoolémie, il se crût en panne d’essence et entreprit de vérifier le niveau de son réservoir avec pour seul outillage une bouteille de vodka et un briquet-tempête à ses initiales — un cadeau de son fils, marin au chômage qui attendait en désespoir de cause que le réchauffement climatique efface les trois cents trente-deux kilomètres qui séparaient encore sa maison de la côte. Un cadeau bien utile puisqu’il permettra, des années plus tard, son identification.

« Fåit ben chåud pøur la såisøn… furent ses derniers mots. Car il avait un fort accent danois. Et si l’on veut bien considérer que le son monosyllabique que produit une glotte satisfaite par un demi-litre de vodka n’est pas un mot. Dans le cas contraire, son dernier mot fut « glåøups ».

Le brasier, qui s’annonçait monumental, fut rapidement circonscrit par les puissantes rafales nocturnes qui agirent comme un extincteur naturel en le plongeant sans répit sous une vaste couverture de flocons ignifuges. Néanmoins, les derniers tisons de métal rougirent un peu plus lorsqu’au matin le soleil embrassât goûlument un paysage où la neige était de nouveau d’une blancheur aveuglante et s’étendait donc à perte de vue. Bien qu’au milieu d’une si épaisse forêt, « à perte de vue » n’excédait jamais trois mètres trente-trois.

Et justement, à trois mètres trente-quatre de là, l’attelage de rennes du Père Noël patientait mornement de chaque côté d’un brasero improvisé autour de la carcasse encore tiède de ce qui fut une automobile parfaitement cubique et pourtant tout à fait roulante.


Avertissement : si tu es un enfant de moins de dix huit mois et que tu crois encore au Père Noël, ne lis pas ce qui suit et demande vite une corde à tes parents. Vite !


Bo, Gunnar, Olaf, Hamlet, Sven et Jesper, ne semblaient pas très satisfaits d’être à nouveau d’attelage en ce vingt-quatre décembre alors qu’il faisait un froid de canard et que les jeunes rennettes du village s’apprêtaient à pérenniser leurs premiers élans de cœur.

— Fait chier, c’est toujours nous qu’on est dehors quand ça caillle ! râla Bo.
— Être ou ne pas être dans l’attelage, c’est LA question ! assura crânement Hamlet.
— L’attelage, pfff… tout le monde s’en tape maintenant. T’as vu ce qu’il est devenu, le Père Noël ? questionna Gunnar.
— Ben, tu sais, moi, sans mes lunettes, rigola Jesper.
— Ha, ha ! Très drôle ! En attendant, il a déjà deux heures de retard et il va encore arriver bourré ! maugréa Olaf.
— Quelqu’un veut encore de la vodka-tilleul ? s’inquiéta Sven.
— Moiiiiii ! hurlèrent en choeur les six rennes.

Deux heures plus tard, le Père Noël n’était toujours pas là.

Après trois bouteilles de vodka-cerise, Bo rêvassait aux futurs exploits qui le feraient surnommer Bo-l’héros et lui feraient oublier que ses parents l’appelèrent Bo parce qu’il ne l’était pas. Hamlet hésitait entre mourir et dormir… Gunnar regardait sa montre et secoua plusieurs fois la tête, dépité. Il repensait à ce vilain coup de scalpel qui le priva d’une bonne moitié de sa ramure et qui lui valût le surnom de Gunnar-le-Cornard dans tous les bordels au nord du soixante-dixième parallèle. Entre deux gorgées de vodka-champignon, Sven et Jesper se racontaient la blague du roi dans l’arène en rigolant comme des mammouths qui se raconteraient la blague du mouton à poil laineux. Olaf se contentait de siroter sa vodka-raton-laveur en envoyant des SMS grivois à d’anciennes camarades de collège. Il signait « Édith Piaf » depuis que l’une d’elles faisait courir le bruit qu’il n’avait pas son pareil pour s’essuyer les vers au fond des cafés…

Trois heures plus tard, le Père Noël n’était toujours pas là.

— Quelqu’un se dévoue pour aller le chercher par la peau du cul ce putain de gros flemmard ? Si c’est moi que j’y vais, j’réponds de rien ! tonna Bo !
— J’y vais ou j’y vais pas ? se dandinait Hamlet qui avait une grosse envie de pisser et se demandait s’il valait mieux sortir sa bite dans le froid au risque de s’en geler une partie ou aller pisser au chaud mais se coltiner au retour la grosse carcasse de ce gros ivrogne de gros Père Noël.
Sven et Jesper consultaient le plan de Bourg-la-Reine en y cochant précisément tous les bars ouverts et les distances les plus courtes pour se rendre de l’un à l’autre.
— Ben, allez-y les gars, nous, là, on fait un truc… Désolés.
Gunnar se leva et d’une voix moins que sereine, demanda à ses camarades :
— Euh, les gars… j’me souviens plus… c’est bien cette porte-là l’entrée, hein ? ou alors c’est l’autre, tout là-bas derrière ? Celle qu’on est obligé de repasser par la vallée ? Si le pont est encore debout… Hein, dîtes, les gars ?
— OK, j’y vais… D’façon faut qu’j’recharge la batterie de mon portable, se décida Olaf.

Quatre heures plus tard, Olaf n’était toujours pas revenu.

— Tu vas où, Hamlet ? s’enquit Bo dont le sac couleur ivoire lui valait de fréquents : « Wouah, ta race, il tue trop ton bag, Bo !
— Ha ! Mais trop de pisser j’ai envie, là ! J’en profiterais peut-être, ou peut-être pas, pour ramener Olaf et le vieux.
— On t’accompagne ! s’écrièrent comme un seul renne, Sven, Jesper, Bo et Gunnar.

Le bordel à l’intérieur du bar était tout aussi indescriptible que le bar à l’intérieur du bordel.

— Putain, quel bar ! s’extasièrent Sven et Jesper.
— Putain, quel bordel ! soupira Bo.
— Indescriptible ! renchérit Hamlet (Ha ! Qu’est-ce que je vous disais ?).
— Les gars ! Hey, les gars ! J’la connais la brune, là… Et la blonde aussi… Et les douze autres là-bas… Hey, j’vous les présente, si vous voulez ? bavait Gunnar.
— On va d’abord essayer de retrouver les deux soiffards ! décida Bo.
— Hé ! Mais on est là ! se vexèrent Sven et Jesper.
— … … n’en pensèrent pas moins les trois autres.
— Bon, on regarde partout et on boit rien tant qu’on les a pas retrouvés ! s’enhardit Bo.
— … … s’attristèrent les quatre autres.
— … … réfléchit Bo.
— Bon, d’accord ! Vous prenez quoi ? concéda-t’il en s’accoudant au comptoir.

Quelques milliers de centilitres plus tard, Sven, Jesper, Hamlet, Bo et Gunnar partirent à la recherche d’Olaf et du Père Noël. Ils fouillèrent systématiquement chaque recoin de l’établissement. Ils commencèrent par les chiottes, inspectèrent le faux-plafond, firent l’inventaire du bar et de la cave, regardèrent dans le fond des bouteilles et jusque sous les jupes des barmaids.

— Là ! s’exclamèrent soudain Sven et Jesper. Ils sont là !

À l’angle le plus sombre, pas loin de la cheminée où rôtissaient quelques civets de lapons, Olaf était assis avec le Père Noël et bras dessus, bras dessous, ils s’égosillaient sur une reprise de « Sans Ta Clause » (l’hymne des assureurs) tout en ingurgitant un bon demi-litre de vodka-vodka entre chaque syllabe.

— Peut-être qu’on dérange ? ironisa Bo.
— Mais peut-être pas ? s’empressa Hamlet.
— En plus, z’ou vêtes, euh… vous z’êtes imre-vorts ! bafouillèrent Sven et Jesper.
— Tiens, Elen ! Tu vas bien ? se dissipa Gunnar en claquant la bise à une jeune barmaid.
— Bon, vous allez vous dessoûlez et on se casse ! On a du boulot ! hurla Bo.
— Jamais ! Fini ! C’est fini ! J’en ai marre de nettoyer gratos les cheminées ! J’arrête ! pleurnicha le Père Noël.

— Plus de Père Noël, plus de voyages, plus d’exploits, se désola Bo.
— Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches… monologua Hamlet.
— On va plus à Bourg-la-Reine ? s’inquiétèrent Sven et Jesper.
— … … ne trouva rien à dire Gunnar.

Le sabot de Bo partit instantanément en direction du Père Noël mais c’est Elen qui le prit en pleine poire ! Et la pauvre Elen était comme une âme en peine…

— WTF ? s’indigna Gunnar.
— Oops ! s’excusa Bo.
— LOL ! MDR ! ne compatirent pas Sven et Jesper.
— Hôte ! Hello ! tenta Hamlet pour attirer l’attention du taulier cependant qu’une bagarre générale se déclenchait.

Dans la mêlée, et alors qu’on procédait à son évacuation, les sabots d’Elen percutèrent le crâne du Père Noël au niveau du temporal droit selon une trajectoire semi-oblique et un fort vent de nord-nord-est sur les zones frontalières. La tête du Père Noël commença par heurter l’angle du bar. Après le rebond, elle heurta de nouveau l’angle du bar avant de plonger vers le sol. Elle heurta ensuite le tabouret du bar avant de heurter plus bas la barre du bas du bar pour éclater en une gerbe aussi soudaine que multicolore.

Cinq heurts plus tard, le Père Noël gisait dans un vomi gras et bouillonnant au-dessus duquel des mouches apparentées UMP tentaient de récupérer quelques idées de programme pour 2012…

— Putain… On n’est pas dans la merde, soupira Bo.
— Il y a quelque chose de pourri par ici… subodora Hamlet.
— Les haricots ? proposèrent Sven et Jesper.
— Les gars… j’pense à un truc, là… complota Gunnar.
— Vas-y, dis. bougonna Bo.
— À propos d’Elen… commença Gunnar.
— Vas-y, balance ! s’impatienta Bo.
— Hé bien… s’interrompit Gunnar, se prenant soudain pour Hitchcock.
— Putain ! Accouche ! se délava Bo.
— Ben, justement. J’crois savoir qu’Elen, ben, ce serait la fille du Père Noël… triompha Gunnar.
— Wahou ! s’étonna Bo.
— Mazette ! théâtralisa Hamlet.
— Prrrout ! laissa échapper Sven.
— Les haricots… l’excusa Jesper.
— Et alors ? s’intéressa Olaf qui cherchait à se faire pardonner.
— Alors elle doit connaître les parcours et les horaires de passage. Reste juste à la convaincre, conclua Gunnar.
— Je m’en occupe ! décida Bo en commençant à se déboutonner.
— Euh, non. La convaincre avec pladimo… euh, avec plodima… Rhaaaa ! s’embrouilla Gunnar.
— Avec diplomatie ? proposa Hamlet.
— Ouais, ben dix plots massifs, mon cul ! Un seul suffira ! Vais lui expliquer qu’elle est pas tombée là par hasard, se marra Bo.
— Tss, tss… on verra ça après. Le boulot d’abord. Laissons faire Hamlet, il a l’air de s’y connaître… tenta Olaf.
— Moi ? Mais non ! Mais je… Mais comment ? trembla Hamlet.
— T’as qu’à lui jouer Roméo et Juliette ! rigola Bo en le poussant dans la direction où avait été emmenée Elen.
— Bon, en attendant, je propose qu’on aille boire un coup. Pas d’objection ? gueula Bo !
— Boire un coup, c’est juste une expression, hein, c’est pas limitatif ? s’affolèrent Sven et Jester tandis que tout le monde rejoignait le bar en riant.

Sur une petite scène pas très loin, Renn’Bo, un chouette groupe de caribous, star du harde-rock local, reprenait dans un orage de décibels, les meilleures morceaux de belleclose. Sven, Jesper, Bo, Olaf et Gunnar s’installèrent dans le coin du bar redevenu paisible et commandèrent quelques vodkas-mongoles, aussi appelée vodkhan : dans hun grand verre, mélanger hun demi de vodka, hun quart de vodka et hun tiers de vodka…

Six heures plus tard, Hamlet n’était toujours pas revenu.

Le patron du bar s’approcha du groupe, leur offrit une tournée et baissant la voix :
— Dîtes, les gars… le cadavre du gros, là, je le donne aux loups ou je vous fais des doggy bags ?
— Les loups ? Quels loups ? Y’a des loups ? paniquèrent les rennes.
— Ouais… mais y sont cools. Je leur file les clients difficiles, ils me laissent les bons. On cohabite, les calma le patron.
— Attends, tu veux dire que ce gros bâtard nous a laissé dehors toute la journée avec ce froid et des loups partout ? s’offusqua Olaf.
— Nan, mais y sont cools, répéta le patron.
— Ben, file-leur le gros, alors ! D’façon, on mange pas de viande, nous ! dédaigna Olaf.
— Bah, j’aurais bien goûté, moi… susurra Bo.
— … … s’interrogèrent les autres.
— Je sais pas, juste un steack… Pour goûter, quoi ! se justifia Bo.
— Euh… flambé à la vodka, c’est possible ? demandèrent Sven et Jesper.
— Bon, installez-vous, j’vous prépare ça. Ces messieurs désirent un apéritif ?

— C’est pas mauvais… considéra Bo.
— Ça se laisse ruminer… concéda Gunnar.
— J’suis pas fan… dédaigna toujours Olaf.
— L’avantage de la flambée à la vodka, c’est que t’as pas besoin de demander la carte des vins : tu continues à la vodka ! se réjouirent Sven et Jesper.
— Quelqu’un finit ou on laisse pour Hamlet ? demanda Olaf.
— Ha, oui, tiens, Hamlet… Il est passé où, celui-là ? réagit Gunnar.
— Il est au courant pour les loups ? insinua Bo.
— … … répondirent les autres avant de sortir comme des fous pour aller chercher leur copain.

— Quel carnage… soupira Bo en examinant les restes de chairs pour essayer de déterminer à quelle page du Kama-Sutra ils en étaient avant de se faire attaquer.
— Pauvre Elen. C’était une chic fille… pleura Gunnar en récupérant son sac à main et les clés de sa voiture.
— On est des moins-que-rien… se lamenta Olaf. On est partis sans payer !
— Putain, les loups ! Z’ont même pas touché à la vodka ! jubilèrent Sven et Jesper en fouillant les poches d’Hamlet.

— Les moins-que-rien ! Ils sont partis sans payer ! s’étrangla le patron du bar. Le chien ! Allez, régale-toi ! lui ouvrit-il la grille.

Le loup alpha remercia le chien médor de l’avoir à nouveau averti puis s’adressa à sa meute :

— Les gars, y’a du rab ! Et cette fois, n’oubliez pas la vodka !


10 commentaires

  1. #1

    Par le à

    Très drôle pour Noël, bravo Eric ^_^

  2. #2

    éric, tu me dois une nouvelle culotte : je viens de faire pipi dans le mienne tellement j'ai ri!

  3. #3

    Et quand je dis "dans le mienne", ce n'est pas une erreur de ma part : c'est l'accent danois !

  4. #4

    Par le à

    Je te l'apporterai en mains propres... :)

  5. #5

    Par le à

    Un roman pour 2011. That's a wish.

  6. #6

    Par le à

    Wish you were right...

  7. #8

    Par le à

    Un recueil de nouvelles, at least?

  8. #9

    Par le à

    J'ai plusieurs idées mais je ne sais pas encore sous quelle(s) forme(s) je publierais ça ni quand...

    Stay tuned ! :)

  9. #10

    Par le à

    Inch'Allah!

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