Peinture murale de Dominique Larrivaz représentant un chien allongé et souriant, visible rue des Frigos, à Paris 13
, - 1614 mots - 3 commentaires

Carpe diem

Tu crois que la pente se radoucit. Tu imagines que la faible lueur, là-bas dans le fond, est le lever du soleil.

Ben, tu as tort... c'était juste que les emmerdes ont aussi droit à leur repos syndical et à une semaine de con-j'ai-payé !
Z'ont beau être en vacances, elles pensent encore à toi, genre : « T'y as cru, hein ? Ben, fallait pas  ! Bisous. »


Dernier épisode : la perte de ma carte d'identité et de ma carte bleue, toutes deux sises dans un portefeuille qui eût dû se trouver dans cette poche mais non... disparu !

Perdage ou dérobation... ?
Je penche plutôt pour la deuxième solution d'autant que j'ai quasiment vu opérer le gars... Mais moi, méchant comme un bisounours à Woodstock, tu penses que j'ai pas imaginé une seule seconde que ça pouvait poser un problème, sa main si près de ma veste accrochée à la même paterre que la sienne dans ce bar que je te conseille néanmoins, la Guinness y est bien servie.

Bon, le gars, comportement un peu bizarre mais dans un bar, passé une certaine heure, on est tous un peu bizarre, non ?
Et donc le voilà qui se remet la mèche en place, se prépare une cibiche, tourne en rond, avance, recule, remet sa mèche en place, puis s'approche de sa veste, farfouille dedans, l'enfile, remet sa mèche en place puis s'en va.

Pendant ce temps, je plaisante avec une amie :

— J'espère qu'il est pas en train de me faire les poches ! Ha, ha !

Et je replonge dans ma bière et dans nos conversations.


À un moment, il faut s'arrêter de boire et payer. Oui je sais, la vie est triste et injuste mais c'est comme ça : même les bars doivent respecter une heure de fermeture !

Il est deux heures du matin, je prends ma veste, mets la main dans la poche... et merde !
Et là je revois l'action comme dans un ralenti cinématographique (les ralentis au cinéma, ça devrait être déduit du ticket d'entrée ! une scène au ralenti ? hop ! un euro en moins ! fainéants...) : le gars, sa mèche, sa main, ma poche... mais bon, trop tard, il est loin maintenant... et mon larfeuille aussi !

Heureusement, j'avais un peu de liquide dans mon jean. Je raque et je raconte l'histoire à la meilleure barmaid de Paris et à son collègue du soir.
La barmaid reste cool mais le barman s'excite un brin :

— Va au commissariat, fait le tour du quartier avec la BAC, y z'ont que ça à foutre !

Euh... non, merci... je crois que je vais faire le tour du quartier tout seul. Les gars de la BAC, je les connais, je préfère encore mon "voleur" (voleur putatif, ceci dit, car si tout incline à croire que cet enculé a bien perpétré cet ignoble larcin, il reste toujours une part de doute et le doute doit profiter à l'accusé...).
Et donc me voilà parti arpenter les rues de la montagne Ste-Geneviève.
Les bars ferment les uns après les autres et déversent sur les trottoirs des cohortes d'outres à bières qui n'ont plus de la marche qu'un souvenir saccadé et tortueux...


Je cherche quoi de toute façon à déambuler ainsi, zombie parmi les ombres ? En admettant que je le retrouve, il se passe quoi ?

J'ai une grande gueule mais je ne suis pas un violent.

— Monsieur ! Hey, monsieur ! Je crois que par inadvertance autant que par hasard mon portefeuille est tombé dans votre main, pile au moment où vous la mettiez dans votre poche, c'est dingue, non ?
— Oui et alors ?
— Euh... je... c'est-à-dire... non, mais peut-être, je dis bien peut-être, hein ? peut-être que vous pourriez euh... me le, euh... me le rendre ? non ?
— Ha, ha, ha, ha !

Puis il déploya ses ailes de super-vilain et se fondit dans la nuit parisienne tel un suppositoire argenté dans le rectum cacochyme d'un sénateur de droite !
Ou alors... il sortit un grand couteau, encore rouge de son précédent crime, et me découpa en exactement 72 parts égales qu'il distribua ensuite aux chats errants du quartier.
Ou encore...

Épuisé de parcourir les rues et ruelles du Quartier Latin, je regarde le Panthéon s'endormir sous la Lune dont un quartier l'atteint. Son halo se fond dans la lumière des réverbères et crée une lueur spectrale propice au réveil du fantôme d'Eugène Sue.

Évidemment, je ne trouve pas "mon" gars... Marcher m'aura néanmoins réveillé. Je décide de descendre jusqu'au commissariat de la Place Maubert pour faire une déclaration de perte.


— Monsieur ! Hep, Monsieur ! C'est pour quoi ?

Je n'avais pas vu ce jeune policier dans sa guérite et visiblement lui non plus !
Je lui explique en deux phrases, il réfléchit trois secondes et me sort ces quatre mots : « bon, ok, allez-y. »

À cette heure-ci le grand hall est désert. Je m'approche du guichet et ré-explique ma demande à la préposée. Elle me fait remplir un papier de couleur jaune innommable censé me permettre de récupérer une carte d'identité auprès de ma Mairie... J'ai quand même un doute... cette couleur... quelqu'un me présente un papier comme celui-ci, je lui fais passer une dialyse !

— Et pour ma carte bleue ?

Elle s'empare d'un classeur, le feuillette tranquillement puis inscrit un numéro de téléphone sur un bout de papier à lettre vantant les mérites d'une société de serrurerie (j'ignorais que la Police Nationale était sponsorisée par les commerçants du quartier...). Elle me tend le papier en me disant d'utiliser le téléphone posé sur son bureau.
Son bureau étant de l'autre côté du guichet devant lequel je me tiens...
Elle comprend la situation assez rapidement et s'affaire à déplacer le téléphone dans ma direction. Il y a bien le fil de l'écouteur coincé sous le clavier de l'ordinateur qui la gêne un peu mais c'est surtout l'enchevêtrement de câbles qu'elle vient de mettre à jour en tirant d'un coup sec qui la laisse perplexe... pas trop longtemps puisqu'il faut bien rattraper ces papiers entassés sur le clavier et qui glissent désormais vers le sol !
Au moment où le téléphone arrive enfin jusqu'à moi, je mets fin au sourire ironique qui commençait à l'agacer... J'empoigne le combiné et la policière me prévient sèchement :

— Il faut faire le zéro pour sortir.

OK, j'ai la réputation d'être le vertébré le moins doué de l'Univers en matière de téléphonie fixe ou mobile mais bon, j'ai beau faire le zéro, je ne "sors" pas... Après plusieurs tentatives infructueuses, je suis bien obligé d'affronter le regard moqueur de la forcenée de l'ordre (match nul, un partout)...
Prise d'un doute, elle me regarde, soupçonneuse, regarde le téléphone, inquiète, me regarde, anxieuse, regarde sur son bureau... et voit un deuxième téléphone identique au premier mais dont les câbles s'emberlificotent de l'autre côté de son ordinateur sur le clavier duquel il ne reste plus qu'un seul papier qui hésite encore à rejoindre ses petits camarades éparpillés à terre...

L'échange téléphonique se fait sans un mot... je zérote et cette fois je "sors".

Je ne suis d'ailleurs pas seul à sortir puisque la policière enfile sa veste et sa matraque et s'éloigne, prête à pourfendre le maraud tapageur plutôt que l'ignoble financier suceur de PIB.

Imagine, t'as payé pour que ton chien soit éduqué, entraîné et équipé en vue d'une chasse au triple grizzly et ce con ne te ramène que des ragondins souffreteux. C'est un peu devenu ça la police, non ?
Le monde croûle sous les escroqueries répétées des fils de putes qui nous gouvernent, et le chien-chien te ramène des pochards, des SDF, des petits dealers, des sans-papiers... quand il ne passe pas son temps à cuver à remplir d'improbables formulaires que personne jamais ne lira...
Le pire, c'est qu'il est content le chien-chien ! L'a bien travaillé, le chien-chien ! Veut son ricard maintenant, le chien-chien !

OK, c'est les ordres et z'ont pas trop le choix... Mas bon, les ordres c'est comme dans la blague de Coluche sur les choses qui ne se vendraient pas si on ne les achetait pas !
Si tu dis : « NON ! », l'ordre il ne va pas s'exécuter tout seul...

C'est aussi pour ça que je n'ai fait qu'une déclaration de perte et pas de vol... z'auraient été capables de me garder !


Je pense à tout ça le temps d'être mis en communication avec un centre d'appel situé quelque part en Afrique francophone.
C'est du moins ce que j'en déduis au ton doux et posé de mon interlocutrice. Je ne sais pas si c'est l'heure tardive, la fatigue, l'énervement dû à la situation mais je ne comprends rien de ce qu'elle me raconte excepté qu'elle se prénomme Marie (alors que dans les centres d'appels de la métropole, elles se prénomment plutôt Sophie...).
De son côté, elle fait de son mieux pour comprendre ce que je dis mais bon, la conversation est impossible et je raccroche, un peu furieux de cette perte de temps.

J'évite cependant de manifester mon désarroi et mon courroux d'autant qu'un policier vient de prendre la place laissée vacante par sa collègue.

Il a bien travaillé la posture du gars qui aperçoit un type à son guichet mais qui feint de ne pas l'avoir vu... il a dû faire un stage à la Poste...
Son attention est entièrement accaparée par les machines qui encombrent son espace : l'ordinateur, qui le fascine mais qu'il n'ose pas toucher ; le téléphone (le premier, si tu as suivi...) qu'il fixe en priant qu'il ne sonne pas ; enfin, il se fige dans un recoin devant un truc que je ne peux pas voir d'où je suis. Il se gratte la tête et finit par demander à voix haute :

— C'est sur ce bouton-là qu'y faut qu'j'appuie ?

Comme personne ne lui répond, il n'appuie pas sur ce bouton-là et s'assoit de profil devant moi pour continuer de faire semblant de ne pas me voir...
J'avais juste une ou deux questions de procédure à affiner mais bon, je pars du principe qu'il ne me répondra pas ou alors qu'il me racontera des conneries...

Je suis fatigué. Je le traite de tous les noms (mais en silence).
Puis je regagne les rues désertes et baignées de fraîcheur d'un Paris dans lequel désormais rôde une bête !

Brrrrr....


3 commentaires

  1. #1

    Par le à

    Joli retour, dommage que tu sois si naif, enfin surtout pour ton porte feuille, le vilain lui doit être plutôt content.

    Ca m'a fait rire, ce n'est pas du sadisme, c'est juste le ton de l'histoire :)

  2. #2

    Par le à

    Bienvenue ici, Biaphynn et tant mieux si tu as ri, c'était fait pour. :)

    (Pour la petite histoire, le portefeuille a été retrouvé quelques jours plus tard dans l'un des urinoirs désaffectés du bar avec tout dedans... mystère, mystère...)

  3. #3

    Par le à

    Mystère en effet, le vilain aurait il eut des remords? Encore un truc qu'on ne saura jamais..

Fil RSS des commentaires de cet article


Écrire un commentaire…

Précaution anti-spam

… ou lire un article au hasard